L'EGLISE SAINT-ARE

 

          1 - QUI ETAIT SAINT ARE ?

            Le saint patron de Decize, qui a donné son nom à la principale paroisse de la ville, est-il un personnage historique ou un héros de légende ? Tous les historiens du Nivernais ont répété les quelques épisodes connus de sa vie, des miracles. Le récit le plus complet a été rédigé en 1771 par Antoine-Charles Parmentier [1].

 

            Aregius (ou Aridius) a vécu au VIe siècle, période troublée où la Gaule est plusieurs fois réorganisée, où le christianisme se répand lentement, entre deux schismes, entre la démission forcée d'un pape, l'excommunication de ses rivaux et les pressions des chefs militaires (Bélisaire, Clovis...)

        Nevers est le siège d'un évêché depuis le début du siècle (saint Eulade aurait été nommé entre 500 et 505) ; le Nivernais appartient à la Seconde Lyonnaise, région qui s'étend d'Autun à Orléans. "Saint Aré, si l'on en croit la tradition, était un étranger que la Providence avait attiré à Nevers, pour l'édification du diocèse; on prétend qu'il était lié d'amitié particulière avec les papes Vigile et Pélage Ier : qu'il alla plusieurs fois les visiter à Rome [2] ; et que ce fut au retour d'un de ses voyages, qu'il ressuscita un de ses gens nommé Ours, qui s'était noyé en traversant la Nièvre débordée à l'endroit qu'on appelle aujourd'hui le Pont Saint-Ours, où existe encore une petite chapelle ruinée. [...]

            Saint Aré a assisté au cinquième Concile d'Orléans en 549, où sa signature se trouve ainsi : "Aregius in Christi nomine episcopus ecclesiae nivernensis subscripsi" : et au second Concile de Paris en 551, où elle est en ces mots "Aridius episcopus ecclesiae nivernensis subscripsi".

  

Tableau de Dominique Trévillot (fin XVIIIe s)

               L'époque de sa mort n'est pas certaine, mais Mr Chatelain s'est trompé de la fixer en 566 : car dès 558 Eufrone, qui suit, était déjà sur le siège. Il est enterré dans la chapelle, ou oratoire que les SS Eufraise et Auxile avaient bâti dessous terre en l'honneur de la Sainte Vierge [3] ; et qui est présentement l'église paroissiale de Saint-Aré de Decize. Sa fête se célèbre le 16 août.

      Mr Cotignon [4] a écrit que pour transporter son corps de Nevers à Decize on le mit dans une nacelle sur la Loire avec une croix et des cierges allumés, et que sans aucun secours humain, la nacelle remonta d'elle-même au lieu de sa destination".

  

           Saint Aré dans sa nacelle.

            Tableau peint par Dominique Trévillot en 1787 [11]. Le peintre a représenté le saint évêque, allongé dans sa barque, remontant la Loire par le bras de Saint-Privé qui a longtemps été le cours principal du fleuve. En arrière-plan, on distingue les toits et les clochers de Decize : l'église Saint-Aré, les tours du château (en ruines), les Minimes et l'église du couvent Sainte-Claire.

            Un texte rédigé par Philippe Horguelin, l'un des curés de la paroisse Saint-Aré, le 30 août 1694, nous informe sur la châsse de pierre où reposait le saint. Elle avait été ouverte une première fois vers 1078, en présence de deux évêques, puis les dimanche et lundi 5 et 6 juin 1583. Les parchemins qui avaient été déposés dans la châsse affirmaient que "les ossemens [étaient] aussi frais et beaux comme s'ils eussent été mis lesdits jours cy dessus". Philippe Horguelin a collationné et recopié des documents que conservait un notaire [5]. Cette même châsse a été ouverte une troisième fois, en novembre 1793. Des révolutionnaires ont pillé l'église, brisé la sépulture de saint Aré, brûlé et dispersé les ossements. Un fragment de tibia et un morceau de calotte crânienne ont été remis au curé Deplaye par une paroissienne le 27 mai 1854. Un nouveau reliquaire a été préparé et placé sous l'autel d'une chapelle latérale (il se trouve maintenant à nouveau dans la crypte).

            La Source Saint-Aré.

            Saint Aré a été associé à la source d'eau minérale de Saulx :

            "Sur le territoire et au sud de Decize [...] jaillissait au temps de Domitien et même auparavant, une source minérale dite de Crotes [sic], de Saulx, de Saint-Aré, et enfin Eau-Salée, qui s'échappait d'un captage gallo-romain. [...] La source de Crotes, dont un faubourg de Decize a gardé le nom, était une fontaine sacrée guérissant les fièvres, c'est-à-dire souveraine pour beaucoup de maladies. [...] Des pèlerinages y étaient organisés, et des pauvres malades se rendaient individuellement pour aller boire, non plus à la fontaine disparue depuis des siècles, mais à un étang bourbeux alimenté par cette même source [6]".

            Cette source a été certainement exploitée dès l'époque gallo-romaine : des fouilles, entreprises en 1881, puis en 1913, ont permis de découvrir le captage primitif : trois cuvettes superposées et s'élargissant à leur sommet, l'ensemble atteignant une profondeur d'environ 12 mètres ; dans les fondations, une poutre équarrie à la hache ; tout autour, des débris de vases, des monnaies, des canalisations de terre cuite, une pierre gravée portant l'inscription COCCEIAN VS DOMIT VS (un ex-voto ?) et une grande pierre circulaire percée en son centre [7].

 

Publicité, fin de l'exploitation.

Le kiosque, dernier vestige de la Source.

 

            Une société s'est constituée, peu de temps avant la première guerre mondiale, afin de mettre en valeur le site et d'assurer la commercialisation de l'eau de Saint-Aré : plusieurs analyses et études comparatives ont été effectuées par les docteurs Ranglaret [8] et Bardet. L'eau de Saint-Aré, sulfatée et sodique à 6 pour mille, a été comparée aux eaux minérales de Carlsbad et Marienbad en Bohême [9]. Les projets ont été interrompus par la guerre.

            Au début des années 30, la source a été entourée de quelques aménagements : un kiosque et un bâtiment d'exploitation subsistent encore. Decize devait devenir une station de tourisme, et même une ville d'eau, rivale de Bourbon-Lancy, ou de Saint-Honoré. La municipalité avait prévu d'aménager, près de la source, "un terrain concédé à une société dont le projet [était] de construire un casino et y attenant un hôtel de 160 chambres avec tout le confort moderne [10]." Mais ce rêve fut réduit à néant par le second conflit mondial. La station à la mode imaginée par les fondateurs du Syndicat d'Initiative et la municipalité n'a jamais vu le jour.

            Néanmoins, jusqu'à l'aube des années 70, l'eau de Saint-Aré a été vendue en pharmacie, sur ordonnance médicale : elle contribuait à améliorer les fonctions digestives, à combattre la constipation et les insuffisances hépatiques.

            "Claire, limpide et transparente comme de l'eau de roche, l'eau de Saint-Aré prise à la source, a un goût presque agréable", écrivait le docteur Ranglaret. "Presque agréable" : l'adverbe était de trop pour permettre une commercialisation.

            Saint Aré, de sa légende à la source qui porte son nom, est inséparable de l'élément aquatique. Pourtant, son nom latin - ou latinisé - Aregius, Aridius, semble bien proche d'une racine latine are qui signifie sec (arefacere = assécher, dessécher, tarir ; aridius = aride). Faut-il se fier aux étymologies ?

             1997 : Saint-Aré et les Ligéries.

 

            Saint Aré, patron de Decize, a laissé dans la mémoire populaire, le souvenir de sa croisière miraculeuse à contre-courant. L'Association Les Ligéries, fondée en 1996 à Decize dans le but de renouer avec la navigation ligérienne traditionnelle, a baptisé Saint-Aré l'un des deux futreaux qu'elle a construits [12]. Cette cérémonie s'est tenue le premier mai 1997 au Stade Nautique de Decize.

 Nouvelle statue (1997).

 

           Le 15 août 1997, le pèlerinage de Saint-Aré a pris une dimension nouvelle. La paroisse de Decize, un groupe de jeunes Polonais (venus en France pour les Journées Mondiales de la Jeunesse) et l'Association Les Ligéries se sont unis pour rendre hommage à saint Aré. Une statue du saint a été réalisée en terre cuite. Elle a été bénie à l'église, puis portée en procession jusqu'au champ de foire, où elle a été embarquée sur la toue cabanée Saint Arigle. Celle-ci, escortée par les embarcations des Ligéries et d'autres associations amies, a fait le tour de Decize par les cours d'eau et mis le cap sur l'Ile du Milieu et Chevannes. La statue de saint Aré a été descendue sur la plage, près de laquelle la traditionnelle messe a été concélébrée en français et en polonais. Après l'office, la statue et les participants ont rejoint - toujours en bateau - le champ de foire, où a eu lieu un repas amical.

 

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[1]                Antoine-Charles Parmentier (1719-1790) était généalogiste et avocat ; il a présidé la Chambre des Comptes de Nevers. Il a été chargé par Mgr Tinseau, évêque de Nevers, de faire un tableau chronologique de tous les évêques de Nevers. En compilant un très grand nombre d'ouvrages religieux et de chroniques, Parmentier a écrit l'Histoire Sommaire des Evêques de Nevers. Le libraire Lefebvre ayant refusé d'imprimer ce livre, prétextant qu'il n'en vendrait pas plus de quarante, le manuscrit de Parmentier n'a jamais été édité ; il a été recopié en 1824 par le maire d'Alligny. (Cf. A.D. Nièvre, manuscrit cote MS 3). On doit à Parmentier un autre ouvrage : les Archives de Nevers ou inventaire historique des titres de la ville, livre édité en 1842 seulement.

[2]                Le pape Vigile, allié du général byzantin Bélisaire, a démis son prédécesseur Silvère, protégé des Goths. Il a beaucoup voyagé : Constantinople, Sicile, Grèce ; il a siégé sur le trône pontifical jusqu'en 555. Pélage, que Vigile avait exilé, et qui a été tenté par plusieurs schismes, lui a succédé jusqu'au 3 mars 561.

[3]                Deux ermites, Euphrasius et Auxilius, auraient vécu dans une grotte située sur un flanc du rocher de Decetia, et l'évêque Aregius serait fréquemment venu leur rendre visite..

[4]                Michel Cotignon, chanoine de Nevers, a publié en 1616 un Catalogue historial des Evêques de Nevers. Parmentier lui a emprunté le récit merveilleux du retour de Saint Aré à Decize.

[5]                Cf. Decize en Loire assise, p. 242.

[6]           Francis Pérot, Une Source antique minérale retrouvée en 1914 près de Decize, Nièvre, Autun, Dejussieu et Xavier, 1914, p. 2.

[7]            Certaines médailles mentionnaient l'empereur Domitien (81 ap. J.C.) ; des silex taillés, des grattoirs et des pointes de flèches ont été trouvés sur ce site, ce qui prouverait que la source était connue longtemps avant d'être aménagée par les Gallo-romains.Cf. Jean Hanoteau, Guide de Decize, p. 109-111, et Francis Perot, op. cit., Procès-verbal pour la Société d'Histoire Naturelle d'Autun, 1914 et Revue scientifique du Bourbonnais, 1914, p. 80-82.

[8]           Docteur Ranglaret, Le Marienbad français, communication à la Société des Sciences Médicales, Gannat, le 5 avril 1914. Brochure de 16 pages, et revue Centre Médical, 1913 et 1914.

[9]                Etudes du docteur Bardet : Hydrologie générale. Saint-Aré près Decize, et Existence en France d'eaux minérales de type Carslbad-Marienbad, in Bulletin général de thérapeutique, n°22, juin 1916, 47 p. Carlsbad s'appelle maintenant Karlovy Vary, et Marienbad Marianske Lazne (République tchèque).

[10]          Registre des Délibérations Municipales de Decize n° 13, p. 11-16 : Decize station de tourisme, séance du 1er octobre 1927.

[11]           Cette aquarelle (collection privée) a été attribuée à Jean-Louis Terreux. Cf. Marcel Merle, Préinventaire des monuments historiques du canton de Decize, B.M. Decize. Un examen plus attentif du texte "Trevillot pinxit" et la rencontre, dans les registres paroissiaux de Saint-Privé de Dominique Trévillot, peintre, nous ont permis de rectifier cette erreur.

[12]          Le futreau est une barque de Loire, autrefois utilisée pour transporter les fûts de vins, d'où son nom. L'autre futreau a été baptisé Saint Léger.

 

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