L'EGLISE SAINT-ARE

 

 

          3 - LE RETABLE DE LA VIE DE LA VIERGE

                   (Crypte de l'église Saint-Aré de Decize).

 

            Sources :

- SOULTRAIT (Comte de), Statistique monumentale de la Nièvre, Nevers, 1851 (B.N.M. cote Morlon NM 391),

- MALE (Emile), L'Art Religieux à la fin du Moyen-Age,

- HANOTEAU (Jean), Guide de Decize, Moulins, 1937.

 

            LA CRYPTE DE DECIZE EST DEDIEE A LA VIERGE

 

            Georges de Soultrait mentionne un chroniqueur ancien, Adrien de Valois, qui dans sa Notice sur les Gaules "rapporte qu'à une époque très reculée, deux ermites, Euphrasius et Auxilius, fondèrent une chapelle à Decize sous l'invocation de Notre-Dame-de-Sous-Terre." Certainement dans une grotte, ou sous des ruines d'un bâtiment gallo-romain, en contrebas de ce qui deviendra quelques siècles plus tard, le château des Comtes de Nevers.

            A cette chapelle, ou à cette grotte, se rattache le culte de Saint Aré, puisque l'évêque de Nevers a été enterré dans un oratoire, rebâti ou aménagé au Xe siècle, et qui sert de crypte à l'église depuis cette époque.

 

            Autrefois, il y avait dans cette crypte une statue miraculeuse de la Vierge, nommée Notre-Dame-de-Sous-Terre. Il semble qu'un pèlerinage s'y soit déroulé pendant plusieurs siècles.

            Les intercessions miraculeuses de la Vierge ont été notées à plusieurs reprises aux XVIe et XVIIe siècle. Dans un procès-verbal rédigé après le massacre des 12 et 13 mai 1525, plusieurs prêtres affirment avoir vu la statue remuer les yeux et pleurer une larme de sang (enquête menée par M. de Clenay, maître d'hôtel de la comtesse de Nevers, texte recopié par le curé Deplaye). Des enfants, amenés morts, sont brièvement ressuscités dans la chapelle de la Vierge, le temps de les baptiser (7 juin 1635 Jean Joliveau ; 23 février 1636 un enfant de Jean-Baptiste Rousset, 27 avril 1655, une fille de Barthélemy Maulais).

            Jusqu'à la Révolution, la chapelle de la Vierge sert de sépulture à plusieurs familles bourgeoises de la ville, dont la famille Archambault.

 

            Des ex-voto ont été apposés sur les murs jusqu'à la seconde guerre mondiale. Voici un exemple :

            « Nous nous mettons sous votre puissante protection, Sainte Mère de Dieu. Ne rejettez [sic] pas nos prières dans nos peines, dans nos nécessités et dans nos besoins, mais délivrez-nous toujours de tout danger, ô Vierge bienheureuse, ô Vierge comblée de gloire et de bénédictions du Ciel. Ainsi soit-il. Notre-Dame de la Crypte, priez pour nous, à la mémoire de ma mère bien-aimée et en exécution de l’un de ses derniers désirs. 28 septembre 1918. G.R. »

 

            L’une des deux statues de la Vierge qui figurent dans la crypte est-elle cette Notre-Dame-de-Sous-Terre révérée autrefois ? Nous n'en avons aucune preuve.

 

            LE RETABLE DE LA VIE DE LA VIERGE :

            L'élément le plus intéressant de la crypte est sans conteste le retable.

            Il a été découvert dans le dallage de la nef en 1841. Il avait été placé à l'envers, sans doute pendant la Révolution (afin de le préserver du vandalisme). Il avait été brisé en deux morceaux.

            Au XIXe siècle, à l'époque où Georges de Soultrait l'a étudié, il se trouvait dans une chapelle latérale, la chapelle des fonts baptismaux.

            Il est constitué de CINQ TABLEAUX séparés par des pilastres ; chaque tableau est couronné par un amortissement en coquille.

 

 

Tableau N°5, détail : Dieu le Père.

L'Assomption.    

 

  

          LE SYMBOLISME DU PREMIER TABLEAU :

            Emile Mâle explique dans son ouvrage L'Art religieux à la fin du Moyen-Age :

            "Dans les premières années du XVIe siècle, on vit apparaître, chez nous, une  figure de la Vierge pleine de poésie. C'est une toute jeune fille, presque encore une enfant ; ses longs cheveux couvrent ses épaules. Elle a le geste que Michel-Ange donne à son Eve apparaissant à la vie : elle joint les mains pour adorer. Cette jeune Vierge semble suspendue entre ciel et terre. elle flotte comme une pensée qui n'a jamais été exprimée ; car elle n'est encore qu'une idée dans l'intelligence divine. Dieu se montre au-dessus d'elle, et il prononce, en la voyant si pure, la parole du Cantique des Cantiques : tota pulchra es, amica mea, et macula non est in te (tu es toute-belle, mon amie, et tu es immaculée).

            Et, pour rendre sensible cette beauté et cette pureté de la fiancée, l'artiste a réalisé les plus suaves métaphores de la Bible : il a disposé autour d'elle :

le jardin fermé, la tour de David, la fontaine, le lis des vallées, l'étoile, la rose, le miroir sans tache.

            Ainsi, tout ce que l'homme admire dans le monde n'est qu'un reflet de la beauté virginale."

 

            Les attributs de Marie sont repris dans les Litanies de la Vierge, dont les premières versions sont répandues après 1576. Chaque attribut acquiert une signification symbolique, mystique :

            - speculum justitiae        miroir de la justice,

            - janua caeli                    porte du ciel,

            - turris davidica              tour de David,

            - turris eburnea               tour d'ivoire (symbole de pureté),

            - stella matutina              étoile du matin,

            - vas spirituale                vase (tabernacle) de l'esprit (signification multiple),

            - rosa mystica                 rose mystique,

            - foederis arca                arche de l'alliance (nouvelle),

            etc...

 

            Emile Mâle cite un autre texte qui a pu inspirer les sculpteurs, le Missel d'Evreux :

            botrus, uva, favus, hortus                        grappe, raisin, jardin

            thalamus, triclinium                                 chambre à coucher, lit de table

            arca, navis, aura, portus                         arche, bateau, souffle,  port

            luna, lampas, atrium                                lune, lampes, cour

                                                                              = couronne de pierres précieuses.

            Au-dessus de la Vierge, le Père Eternel, coiffé d'une tiare, entouré par le soleil et la lune ; deux anges soutiennent une sorte de voûte céleste ou de draperie.

 

            DEUXIEME TABLEAU :

            La Purification, cérémonie obligatoire dans la loi juive, pour toute femme qui vient d'accoucher (fêtée le 2 février dans le calendrier liturgique chrétien, avec la Présentation de Jésus au Temple).

            Le grand-prêtre est assis devant l'autel, accompagné de plusieurs dignitaires religieux. L'un d'entre eux porte des lunettes. Les costumes sont ceux du XVIe siècle.

            Saint Joseph apporte un agneau, destiné au sacrifice (autre interprétation : il présente l'enfant Jésus); après lui vient Marie, suivie d'une femme présentant une colombe (présence simultanée du père nourricier et du saint esprit).

            A leurs pieds, un petit chien, un enfant, une femme qui allaite un bébé.

 

            TROISIEME TABLEAU :

            L'ange annonce aux bergers la naissance du Sauveur. Derrière l'ange, une ville médiévale : une porte, des remparts, des toits enchevêtrés. On peut imaginer Decize à cette époque.

            Les bergers sont à genoux. Deux d'entre eux semblent être des enfants. De l'autre côté, deux hommes plus âgés se concertent. Dans le décor, des ondulations figurent les champs et la laine des moutons. Deux chèvres - ou deux béliers - s'affrontent, un loup emporte un mouton.

 

            QUATRIEME TABLEAU :

            Ce tableau est très dégradé. Les seuls détails épargnés sont les tours, les remparts.

            La partie inférieure du corps de trois personnages se distingue. Selon Georges de Soultrait, c'est la Visitation. Depuis l'Annonciation, Marie sait qu'elle sera mère ; elle rend visite à Zacharie et Elisabeth. Cette dernière, qui ne pensait jamais avoir d'enfant, sent tressaillir en elle le futur Jean Baptiste (Evangile selon Saint Luc, I, 39-47).

            Une autre interprétation a été donnée récemment par une étudiante : cette scène serait la Rencontre à la Porte Dorée.

 

            CINQUIEME TABLEAU :

            L'Assomption de Marie. Elle est enlevée par les anges dans une "gloire" elliptique, vers Dieu le Père, représenté à nouveau avec la tiare. Dieu est entouré de deux anges musiciens.

 

            LES DONATEURS :

            A chaque extrémité du retable, les donateurs sont agenouillés. On remarque un blason, répété plusieurs fois : il est mi-parti de trois étoiles et de deux coeurs couronnés.

            Ce sont les armes de Jean de Vaux, seigneur de Germancy, châtelain de Decize au milieu du XVIe siècle, et de Marie Baudreuil, son épouse. Ils se sont mariés en 1485.

 

            Georges de Soultrait a étudié un autre écusson, en losange, placé dans une des coquilles supérieures. C'est celui d'Henriette de Clèves, duchesse de Nevers, du 6 septembre 1564, date de la mort de son frère Jacques, dont elle hérita, jusqu'au 4 mars 1565, jour de son mariage avec Louis (Ludovico) de Gonzague.

            Il est donc possible de dater ce retable quelques mois ou quelques années avant 1565.

            Mais Jean Hanoteau est moins sûr de cette date : l'écusson des Clèves aurait pu être ajouté.

            Un autre détail pourrait nous éclairer : le médaillon accroché à un pilastre, entre le deuxième et le troisième tableaux. Il représente un jeune homme. Mais aucune inscription ne permet de l'identifier.

 

            La crypte de l'église possède deux autres "trésors" :

 

            JESUS AU JARDIN DES OLIVIERS

            Bas-relief du XVIe siècle. Derrière le Christ, un chanoine est également à genoux sur un prie-Dieu. En 1852, lorsqu'il a établi l'inventaire de ces sculptures, Georges de Soultrait aurait distingué un écu gravé sur ce prie-Dieu et correspondant aux armes de la famille de Bourgoing (famille apparentée aux Coquille).

 

            SAINTE ANNE APPRENANT A LIRE A LA VIERGE

            Statue en bois récemment restaurée.

 

            Trois autres statues doivent être restaurées prochainement.

 

 

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