V - Le pillage de la ville par les Italiens en 1525.

            (Cf. Pierre Volut, Decize en Loire assise, version 2005, chapitre 3, p.4-6).

 

            1525 : François Premier, battu à Pavie, est en captivité en Espagne et attend que sa rançon soit payée. Sa mère, la duchesse d’Angoulême, est régente du royaume. Charles de Clèves, comte de Nevers, est mort ; sa veuve, Marie d’Albret, dirige le Nivernais. A Decize, les quatre échevins sont Guillaume Coquille, Claude Piga, Guillaume Coppin et Dufond ; le capitaine du château se nomme Charles d’Avril ; Antoine Germain exerce la charge de lieutenant du bailli.

            En avril 1525, à Lyon, se regroupe une bande de trois mille mercenaires italiens, commandés par le comte de Bellejoyeuse [8]. Ils doivent se rendre en Picardie où des troubles ont éclaté. Les soldats sont mal payés et les récentes guerres d’Italie les ont habitués à vivre sur le pays ; ils se présentent devant les villes, exigent nourriture et logement, se comportent partout en pillards ; les cités les mieux fortifiées peuvent aisément se fermer et laisser passer le danger, moyennant quelques centaines d’écus, des tonneaux de vin et des charrettes de pain. Par contre, les petites villes subissent la loi de ces bandes dont nul ne sait s’il s’agit d’amis ou d’ennemis.

            Les Italiens traversent le Beaujolais et longent la Loire ; c’est la route habituelle des régiments qui montent vers Paris. Au lieu de gagner Moulins puis Nevers, ils passent par Digoin. Ils sont précédés par leur mauvaise réputation. Un habitant de Fontaine, près de Saint-Hilaire, le sieur Paquet Coullon, les a rencontrés à Lyon ; il vient vite annoncer leur approche aux Decizois.

            Decize ne veut pas recevoir ces soldats. La ville a déjà subi, dans les décennies précédentes, l’occupation de deux bandes, celle du capitaine Maulévrier et celle du duc de Clifford, « lesquelles ont fait innumérables maux et excès comme de piller les habitans, violer et emmener les femmes, mettre à perdition et laisser aller les vins. [9]»

            Trois propositions successives sont faites aux soudards pour tenter de les détourner de leur route :

1° La ville offre des vivres hors des murailles.

2° Jean-Pierre de La Boüe [10], seigneur des environs, essaie une médiation. Il a connu Bellejoyeuse, en Italie peut-être ; il lui mande « qu’il ferait chose agréable d’aller loger ailleurs ».

3° L’échevin Guillaume Coquille, Antoine Germain et Jean-Pierre de La Boüe, en désespoir de cause, partent au-devant des Italiens et leur proposent les vivres et deux cents écus.

            Rien n’y fait. Bellejoyeuse, qui n’est guère maître de ses troupes, ne peut plus revenir en arrière. Il exige de loger à Decize. Les émissaires reviennent. Pendant que la défense de la ville se prépare, on cherche le capitaine du château. Charles d’Avril a disparu…

     

 

       Le siège commence. Les mercenaires ont incendié le faubourg de Crotte. Puissamment armés, ils escaladent les remparts, du côté du faubourg de la Madeleine. Ils parviennent au couvent Sainte-Claire, où leur capitaine s’installe, et ils se répandent dans la ville. Alors commence un massacre qui va durer deux jours : le vendredi 12 et le samedi 13 mai.

 

            Les pires atrocités sont commises par les mercenaires surexcités : l’archiprêtre Hélion Sellier [11] est tué devant la crypte de l’église Saint-Aré, où quelques habitants avaient trouvé refuge. Les malheureux Decizois sont ensuite rançonnés, les femmes violées. Des cadavres jonchent les rues, lorsque, le dimanche, les Italiens évacuent la ville. On ramasse plus de trois cents morts. Quatorze personnes, sous la direction du métayer de Chevigny, sont employées à cette sinistre besogne.

            Les échevins, leurs familles et de rares privilégiés ont eu la vie sauve ; ils ont eu l’intuition qu’en se mettant à la disposition du comte de Bellejoyeuse ils seraient épargnés. Parmi les réfugiés du couvent Sainte-Claire, il y avait un enfant de deux ans, protégé par ses parents : Guy Coquille.

 

            Le récit de ces deux journées a été rédigé par le sieur Besacier, commissaire du greffe de Nevers ; plusieurs délégations de notables decizois se sont rendues à Nevers pour réclamer des secours, des réductions d’impôts et de nouveaux droits d’octroi, afin de relever la ville.

            La comtesse de Nevers, qui avait donné l’ordre de refuser aux soldats l’hébergement à Decize, envoie un enquêteur, M. de Clénay, son maître d’hôtel. Guillaume Coquille lui explique : « En somme, en ladite ville et contre les habitants d’icelle, il a esté fait par ladite bande un si grand et énorme excès qu’il n’est possible de le sçavoir, sans comprendre ceux des villages des environs de ladite ville qui en icelle s’estoient retirés, ont esté par les gens de la bande du comte de Bellejoyeuse tués et défaits, les autres blessés et martyrisés, des filles et des femmes violées, et toutes les maisons de ladite ville de Decize indéfiniment pillées ; et nonobstant que les habitants ont été pillés de leurs biens, la pluspart de ceux qui se sont sauvés, ou leurs femmes, ont été contraints de payer rançon. [12]»

            La lettre patente royale, signée par François Premier le 9 septembre 1535, rappelle ce désastre : « Le 12e jour de may [1525], certaines bandes de gens de guerre italiens auraient forcé laditte ville, par grande hostilité […] et causé de grandes ruines, pertes et désolations à la ville. »

           

Tours rebâties au XXe siècle.

            Les grands malheurs sont liés dans la croyance populaire du XVIe siècle à de grandes merveilles. C’est au plus fort des guerres civiles que se développent les miracles. Le passage des Italiens à Decize provoque deux miracles. Au moment où M. de Clénay commence son enquête, on lui rapporte qu’une statue de la Vierge répand des larmes de sang.

            « Après que d’aucuns gens d’église nous ont rapporté, par leurs saints ordres de prêtrise, avoir vu audit image [13] remuer les yeux, [et verser] apparence d’une petite pipe rouge, semblant à du sang, sommes descendus en la chapelle, en laquelle avons trouvé grand nombre de gens, hommes et femmes, les uns desquels témoins sur l’autel et près dudit image, des cierges et torches devant lequel image. Avec les autres de notre compagnie nous sommes tenus, le regardant continuellement, l’espace d’environ un quart d’heure, pendant lequel temps n’avons vu ledit image remuer les yeux, et comme on nous a rapporté bien avons vu une petite pipe rouge sur l’œil gauche dudit image.

            Cela fait, sommes sortis de ladite chapelle et en retournant sous une petite voûte prochaine dudit autel d’environ deux ou trois pieds, au bout de laquelle, devers ledit autel, nous a esté montré le lieu auquel ledit Sellier avoit été tué. Et en signifiance de ce qui nous a esté montré, près de la muraille apparence de sang. Beaucoup d’endroits portoient l’empreinte d’arquebusades. Le peuple crioit miséricorde devant l’image Notre-Dame. Messire Philippe Bardelet, par les Saints Ordres, dit avoir vu l’image Notre-Dame remuer et fermer les yeux. On sonna les cloches pour porter en procession ledit image, ayant à sa gauche le chef de saint Aré [14] que les aventuriers n’avoient pu prendre, à cause des treillis de fer, et à sa droite des reliques. Une dizaine de personnes, la pluspart prêtres, ont déposé, les uns avoir vu l’image, qui estoit noir, changer de couleur, les autres ont rapporté que ledit image remuoit l’œil droit et le fermoit, d’autres attestent par leur serment qu’ils ont vu une pipe rouge sur l’œil gauche, mais ne sauroient dire si c’est du sang. »   

 

            Les dépositions divergent, mais l’essentiel pour le moral des Decizois c’est qu’il y ait eu un miracle… La tradition rapporte un second fait miraculeux lié à ces massacres : « Une ancienne légende veut que, lors du sac de Decize par les soldats de Bellejoyeuse en 1525, le sang des habitants égorgés dans la crypte de Saint-Aré ait formé un ruisseau qui, suivant la pente, ne s’arrêta que sur la place [de la Croix-Voisin]. Un échappé du carnage, nommé Voisin, aurait marqué par une croix le point terminus de sa course. Malheureusement pour cette légende, le nom de Croix-Voisin, appliqué à tout le quartier, se retrouve dans des actes bien antérieurs à 1525... [15]»

            La statue de la Vierge de la crypte, appelée Notre-Dame de Sous-Terre, a été longtemps l’objet d’un pèlerinage. Les ex-voto témoignent de son culte jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il est impossible d’identifier la statue miraculeuse de 1525 parmi les deux statues de la Vierge qui nous sont actuellement parvenues et qui sont datées du XVe ou du XVIe siècle ; l’une des deux a la tête noire, mais c'est, semble-t-il, un badigeon ajouté à la sculpture d’origine.  

            Quant à la place de la Croix-Voisin, devenue place Hanoteau vers 1890, elle a perdu sa croix, qui a été replantée près du portail nord de l’église. Cette croix en fer forgé est bien plus récente que les événements racontés ci-dessus.

 

 Acteurs en costume, semaine culturelle médiévale du Collège, juin 2003.

 

            La ville de Decize est à nouveau menacée d’une invasion de mercenaires en 1532. Mais cette fois elle est bien défendue ; les agresseurs ne réussissent pas à escalader les murailles. C’est alors qu’on évalue sérieusement les risques : les vieux remparts ne suffisent plus à garantir la ville, d’autant plus que celle-ci ne dispose que d’une garnison fort restreinte. En 1535, le sieur de La Forêt, inspecteur des fortifications du royaume, vient à Decize ; il organise la milice, nomme cinq capitaines parmi les habitants. En 1567, la ville achète 1500 boulets, pesant en tout 3500 livres. Il convient aussi de construire des fortifications plus modernes : les ravelins entrepris en 1593 en aval de la ville seront les seuls travaux menés à bien.  

            Des troupes amies traversent à plusieurs reprises la ville : il ne s’agit plus de pillage, de viols ni de massacres, mais les passages des soldats du maréchal de Cossé, de ceux du duc d’Anjou et du duc du Maine coûtent cher à la ville ; les ponts, déjà bien ébranlés par les crues, résistent mal aux lourds affûts de canons qui leur arrachent parapets et planches ; il faut nourrir plusieurs centaines de militaires avec leurs montures et parfois se plier à leurs caprices… En 1572 et en 1578, les échevins adressent des réclamations au roi ; ils obtiennent quelques exemptions d’impôts.

            De cette époque tragique, les Decizois semblent avoir tiré plusieurs enseignements : pour se défendre, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. A l’occasion de menaces diverses, ils vont barrer les deux ponts d’accès à la ville : la peste de 1619, la Grande Peur de l’été 1789 [16] ; ils vont éprouver, pendant trois siècles, une profonde aversion pour les militaires de passage (nombreuses plaintes en 1632, 1689, 1695, 1697, etc…) Aucune autre troupe ne fera autant de destructions que la bande de Bellejoyeuse ; d’autres catastrophes vont pourtant s’abattre sur la ville…

 

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[8]  Arrigho Bel Giojoso (Beau et Joyeux) ; en 1842, une princesse Cristina Belgiojoso est l’une des maîtresses du poète Alfred de Musset ; pendant ce temps-là, son mari dirige l’insurrection des carbonari. Cf. Beth Archer Brombert, La Princesse Belgiojoso, Paris, Albin Michel, 1989.

[9]  Au siècle précédent, à la fin de la Guerre de Cent Ans, Decize avait subi le passage d’autres bandes armées : en 1410 les soldats de La Guiche et de Pony, en 1427 les mystérieux hommes vêtus de peaux de loups du bandit Beaulon, en 1432, l’espion Vésigneux, à partir de 1434 les soldats de Jean d’Egreville basés à Druy, en 1440 le bâtard de Bourbon, les capitaines Mondat et de Gamache, en 1441 les Bourguignons, puis les gens du comte de Nevers…Cf. François Tresvaux de Berteux, Annales de Decize.

[10]  La Boüe est un château entre Fours et Rémilly.

[11]  Hélion Sellier (ou Lyon Sellier), archiprêtre de Saint-Aré en 1525, appartenait à une famille de notables decizois ; Etienne Sellier, son père, a été échevin, comme plus tard son frère Jean Sellier.

[12]  Texte de l’enquête, recopié par Henri Deplaye, archiprêtre de Decize au XIXe siècle. Cf. Marcel Merle, op. cit., pp. 95-96.

[13]  Image était alors un mot masculin qui pouvait signifier statue, sculpture, aussi bien que tableau.

[14]  Le chef de saint Aré est une partie de son crâne. Le corps du saint évêque, décédé vers 558, a été d’abord conservé dans un sarcophage de la crypte. En 1077 eut lieu une première ouverture du tombeau; les 5 et 6 juin 1583, lors d’une seconde ouverture, on déposa son chef  - ou ce qu’il en restait - dans une châsse en or réalisée vers 1535 ; cette châsse a été déposée sur le maître-autel, alors que le reste du corps, déposé dans un cercueil, était encastré dans une niche du chœur. En 1793, la châsse et le cercueil ont été profanés. Les reliques contenues dans la châsse qui se trouve actuellement dans la crypte ont été rassemblées entre 1821 et 1854 : un morceau de crâne et un tibia.

[15]    Jean Hanoteau, Guide de Decize, op. cit., p. 102.

[16]  Cf. Decize, le Rocher et la Révolution, chapitre V.

 

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