QUESTION D'HYGIENE EN 1906

              Le correspondant local du journal Le Nivernais est scandalisé par la saleté des rues de Decize.

              "Les habitants de la place Saint-Just jettent par-dessus le parapet du pont toutes sortes d'ordures ménagères, tessons de bouteilles, tuiles, loques et haillons, restes de légumes en putréfaction. Sur l'autre rive, les habitants du faubourg Saint-Privé font exactement la même chose. Voyez combien enchanteurs sont les bords de la rivière." (Le Nivernais, 24 juin 1906).

 

              Le premier septembre, un vieux parisien anonyme écrit dans l'Observateur du Centre un long article intitulé Une Cité moderne. Il est venu visiter Decize, attiré par la réputation de la petite ville, mais il déchante vite :

             "Decize ! Decize ! Par ces chaleurs caniculaires je m'imaginais une ville délicieuse, fraîche, proprette, arrosée, pomponnée, riante, embaumant le parfum des fleurs qui bordent en corbeilles artistement arrangées les promenades aux grands arbres et les squares bien ombragés. Un frais zéphyr m'apportait comme un écho lointain de fête, douce harmonie, berceuse de soucis, mélodie enchanteresse accompagnée doucement par le clapotis de l'eau courant sur les cailloux et le chant monotone des feuilles au souffle du vent. Et je rêvais Decize délicieuse plage d'eau douce, délicate station moins les malades, le brouhaha, le tohu-bohu et le cosmopolitisme de nos stations balnéaires ou thermales à la mode.

             Et tout à coup tu m'obsédas plus fort : je quittais la capitale, assoiffé d'air frais et bon. Je débarquais dans tes murs un beau matin ensoleillé vers onze heures et demi. Amère désillusion.

             [...] Mélancoliquement pleureur, il déambulait le tonneau d'arrosage vert et ventru, répandant sur la terre poudreuse quelques larmes comme à regret. Et il arrosait en même temps les tas d'ordures ménagères qui s'alignaient symétriquement rangés sur les bordures des trottoirs. Les trognons de choux, les épluchures de carottes, les papiers graisseux volant au gré du vent, les os oubliés des chiens, et bien d'autres choses encore se disputaient la chaussée et finissaient lentement de pourrir, aidés par les quelques gouttes d'eau du tonneau d'arrosage. Pendant ce temps le crottin des chevaux achevait de se dessécher au soleil, répandant cette odeur particulièrement suave que tout le monde connaît. et tout cela à 11 h et demie du matin.

              Et j'allais, désespéré, m'accouder sur le pont de la Vieille Loire, aux eaux plutôt saumâtres et croupissantes. Un enfant près de moi pêchait à la ligne. A droite et à gauche, sur les bords, débris de toute sorte, pourriture immonde, innommables immondices, fumée épouvantable. Les égouts d'une pissotière s'écoulaient en cascatelles jusqu'au fleuve à travers ce cloaque de détritus en décomposition. Et, pompée par le soleil, montait à mes narines une odeur de latrines malpropres.

              Je songeais à tous les microbes qui grouillaient là bien à l'aise, aux mille germes de maladies emportés par le souffle du vent ou par le courant du fleuve au moment d'une crue et déposés çà et là dans les cités riveraines.

              [...] Je regardais mélancoliquement la gare, les narines toutes gonflées encore de parfum, l'esprit ailleurs, sur les bords du Gange ou dans l'Afrique équatoriale, pendant que dans le lointain j'entendais un vieux pêcheur fredonner le refrain bien connu :

              Dans les sentiers remplis de merles...

              Un vieux parisien."

Cf. Pierre Volut, Decize au XIXe siècle et à la Belle Epoque, pp. 291-292.

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