UN VOYAGE A DECIZE EN 1842.

Un Voyage à Decize est un poème satirique, écrit par Hippolyte Guérin . L'auteur alterne alexandrins et octosyllabes en strophes irrégulières, qui correspondent aux différentes phases du voyage.

Attiré à Decize par la renommée de la petite ville, "plaisante, en Loire assise, et de sept autres [villes] à sept lieues", le narrateur, qui se dit poète errant, accumule les déconvenues dès son départ de Nevers : la diligence est inconfortable (les coussins sont rembourrés de cailloux du Mouësse), le coche infernal est traîné par un cheval aveugle et l'autre bancal ; le cocher se montre désagréable. L'attelage s'ébranle péniblement, excité par les coups de fouet et les jurons, et le supplice commence. Le poète bougon ne voit dans les villages traversés que des clapiers noirs et maussades.

La visite tant attendue de la cité charmante se déroule dans une ambiance de cauchemar : tout ce qui devrait attirer l'oeil du touriste s'est transformé en repoussoir. La Vieille-Loire, femme adultère, a déserté le lit conjugal, oubliant le pont de Saint-Privé, le mari trompé. La place principale est une clairière entourée par quinze ou vingt taudis délabrés et fort laids ; l'église, dont la nef vient de s'effondrer, évoque plus l'étable de Bethléem que la maison d'un Dieu tout-puissant. Les ruines du château surprennent le visiteur, qui se demande pourquoi une ville aussi misérable avait besoin de s'abriter derrière de telles murailles.

Depuis les hauteurs de la vieille ville, le poète feint d'admirer "ce ramas de chenils, que rattache à la ville / Une voie élancée à trente pieds en l'air / Et courant sur le fleuve en guirlandes de fer" : c'est le faubourg de Crotte, qui n'a pas volé son nom. Le faubourg symétrique, Saint-Privé, n'est pas mieux traité : "accroupi dans l'ordure [...] comme un crapaud qui pond".

Les habitants, lézards de ces vieux murs n'échappent pas au parti-pris de dénigrement : c'est un idiot qui accueille les voyageurs au relais de poste. Arrivé au caffé [sic] Bellevue, qui occupe le rez-de-chaussée des Minimes, le promeneur est reçu par une antique Baucis, aux crins blancs, au nez rouge ; la serveuse est incapable de servir le moindre rafraîchissement, car le patron vient justement de partir à sa vigne, et il avait la clé de la cave dans sa poche...

Le poète termine sa visite par "cette belle avenue / Qui là-bas sur la grève nue / Déroule son front verdissant". Hélas, il est accompagné par un bourgeois ignare - version locale de M. Prudhomme - qui lui vante une autre merveille de Decize :

"Il faut entrer par les halles.

_ "Quoi ? ce bâtiment neuf, sans rime ni raison

Posé sur son visage, à plein califourchon,

"Eh ! que diable là vient-il faire ?..."

_ "Ne le jugeant que de profil,

"Vous perdez son portail, vrai chef-d'oeuvre de pierre,

"Construit d'un genre fait pour plaire

"Au connaisseur le plus subtil..."

_ "Et de quel ordre donc ?... Parbleu, me répond-il,

"De l'ordre de monsieur le Maire."

Après une telle conversation, le voyageur, n'a qu'une hâte : regagner Nevers au plus vite : "Ici je vins au pas, j'en veux fuir au galop."

 

Ce poème rompt avec les descriptions enthousiastes que les visiteurs ont laissées de Decize (Brackenhoffer et Locatelli au XVIIe siècle , et de nombreux guides pittoresques du XIXe ), et avec l'autosatisfaction chauvine des natifs de la ville (Guy Coquille, Guillaume Joly et les élus locaux successifs de tous les temps). Le ton railleur de cet anti-guide touristique oblige les Decizois à un peu de modestie. En 1842, la ville en Loire assise est encore un gros bourg, qui hésite entre trois fonctions : le commerce traditionnel, l'industrie et le site pittoresque. L'aspect de la ville est alors profondément modifié par plusieurs chantiers : le canal latéral, la reconstruction de l'église, le pavage des rues, le déblaiement de ruines (château, tour du beffroi).

Hippolyte Guérin n'a pas choisi le moment idéal pour parcourir les vingt sentiers tortus qui montent à l'assaut de l'île rocheuse. Mais qui était donc ce poète vagabond à la plume si féroce ? Né en Normandie en 1797, Hippolyte Guérin était en réalité un homme d'affaires, responsables de forges à Montluçon et à Nevers. Il a vécu plus de vingt ans dans la Nièvre et il a laissé de nombreux poèmes, des fables, des mélodies romantiques . Hippolyte Guérin est mort en 1861.

 

NOTES :

- Oeuvres d'Hippolyte Guérin : La Croix de la Feuillée, légende nivernaise, Les Niverniennes, Les Mélodies. Ses poèmes ont été édités entre 1842 et 1863. Une Etude sur Hippolyte Guérin a été rédigée par M. Gautron du Coudray. Gustave Desnoiresterres a écrit une notice biographique à propos d’Hippolyte Guérin.

- Autre appréciation, très différente : « L’île sur laquelle elle est bâtie offre un coup d’śil singulier et pittoresque », Guide pittoresque du voyageur en France, Route de Paris à Chambéry, Paris, Firmin-Didot, 1834, 21e livraison, Nièvre, p. 5.

 

Cf. Hippolyte Guérin, Un Voyage à Decize, Onzième Nivernienne, in Mélanges nivernais, Nevers, Laroche, 1842, tome 3, p. 4 à 15.

     Pierre Volut, Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque.

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