UNE JEUNE FILLE MEURT DE LA RAGE

Parmi les notes de Jean-Baptiste d’Arcy, curé de Saint-Privé, il y a deux textes extrêmement dramatiques. A la fin de 1709, le curé écrit « Année de la mortalité et de la grande misère ». Cette année-là, la paroisse perd 80 personnes, alors que la moyenne annuelle des décès est inférieure à 20 pour les 25 premières années du siècle ; entre août 1709 et avril 1710, 129 habitants de Saint-Privé décèdent. Jean-Baptiste d’Arcy n’explique pas pourquoi, mais son confrère Bourgeois, de Saint-Aré, donne la raison de cette surmortalité : c’est la famine.

Sept ans plus tôt, le curé de Saint-Privé avait été beaucoup plus prolixe pour décrire un autre fléau qui frappait régulièrement les campagnes : la rage. Cette fois, il n’y avait qu’une victime, qui restera à jamais inconnue, mais les détails rapportés par Jean-Baptiste d’Arcy sont saisissants :

« Le second jour d’avril an cy dessus [1702], a esté inhumé Jacques Ravard, en bas âge, au cymetière.

Et le mesme jour a estée inhumée audit cymetière une fille âgée d’environ 25 à 26 ans, servante au Domaine de la Planche Mandé qui, ayant esté mordue par un chien enragé en plusieurs endroits de son corps, fust parfaitement bien médicamentée et guérie par un paysan de la paroisse de Saint Ouyn du Port des Bois, qui a le secret de guérir de ce mal ; et on m’a asseuré que sa vertu est attachée dans sa personne, et dans sa famille de père en fils, de sorte qu’il guérit bien toutes les playes de la susdite fille, à la réserve d’une qui estoit dans un endroit que la pudeur ne permet pas de nommer.

Quarante jours après, le mal l’a prise, non pas tout d’un coup. Le soir, je la confessay et me parut avoir toute sa raison. Le lendemain matin, elle s’habille et s’achemine dans l’intention de se faire médicamenter. Elle ne put jamais sortir de la cour.

Elle sautait de trois coudées d’hauteur , grinçant des dents, en bavant des deux côtés de la bouche et, dans cette furie, se donna d’un cousteau dans le ventre, se coupa deux doigts de la main et deux du pied, de manière que je fus adverti d’une chose si extraordinaire.

Je m’y en allay et trouvé [sic] que l’on l’avoit renfermée dans sa chambre, où on avoit tout osté ce qui pouvoit la blesser, mais malheureusement on n’avoit pas songé qu’elle avoit son cousteau sur elle, soit qu’on n’eust pas cherché dans toutes ses poches, quoique on lui eust osté ses ciseaux. Elle se mutila et se donna un coup dans le ventre au dessoubs du sein droit.

Je luy parlé [sic] au travers de la porte. Elle reconnut ma voix et pria en pleurant que je vinsse vers elle, qu’elle avoit quelque chose à me dire de particulier et de grande conséquence pour son salut.

J’ouvris la porte sans marchander, après avoir fait enfermer tout le monde de la maison dans une chambre, et me confiant au Bon Dieu, je la trouvé toute nüe, en chemise, à genoux, toute couverte de sang, ses mains jointes, toute déchevelée et sans coeffe, me regardant dans une posture véritablement pénitente. Elle me demanda si je luy pourrois dire si elle avoit encore bien du temps à souffrir et si elle avoit sujet d’espérer en la miséricorde de Dieu. Je luy répondis qu’elle n’avoit plus guère de temps à souffrir en ce monde, d’autant que le sang sortoit des playes avec grande abondance. Quant à la miséricorde de Dieu, qu’elle n’en devoit pas désespérer, et lui dis pourquoi elle s’estoit ainsy blessée. Elle dit que la violence du mal luy avoit fait faire sans sçavoir si elle faisait bien ou mal, elle croit. Et leva un grand cri, demanda pardon à Dieu et à moy absolution.

A ce bruit, tout le monde sortit de la maison avec des armes, jusques aux femmes et enfans, et tous furent édifiés de sa mort, car elle fit des actes d’amour de Dieu, d’espérance et de foy et, baisant dévotement un crucifix qui estoit à son chapelet, expira disant ‘’Bon Dieu, ayez pitié de moy’’.

Voilà une histoire tragique qui nous fait bien voir qu’une confession qui n’est pas entière et où on retient un péché n’est capable que de nous donner la mort. Cette fille ne serait pas morte ainsy si elle eust découvert la playe qu’elle a dit publiquement avoir contre sa nature. Dieu veuille avoir pitié de sa pauvre âme. »

 

En marge, la mention gratis signifie que l’enterrement n’a pas été payé au curé.

Face à la rage, Jean-Baptiste d’Arcy, comme d’ailleurs les habitants de la ferme, reste impuissant : le curé prend des risques lorsqu’il entre dans la chambre de la jeune femme. Personne ne réagit pour stopper l’hémorragie ; cette attitude qui paraîtrait impensable à notre époque est normale en 1702 ; la circulation du sang n’est pas encore admise par tous, on ignore les règles les plus élémentaires de l’asepsie, et la seule attitude cohérente est d’aider la jeune enragée à mourir chrétiennement.

NOTES

Une coudée = environ 50 cm ; la jeune fille aurait sauté à 1,50 m de hauteur !

Déchevelée = échevelée, les cheveux en désordre ; à noter qu’une femme est nue si elle ne porte que sa chemise ; l’expression nu et en chemise est employée pour décrire les condamnés qui vont au supplice.

 

Cf. Pierre Volut, Decize en Loire assise, Ch XIII, pp. 268-270.

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