EN 1908 : ANTIMILITARISME

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MALAISE A LA CASERNE CHARBONNIER

 

            En ces années qui suivent l'Affaire Dreyfus, l'armée commence à être contestée. Non pas par la population dans son ensemble, qui continue à apprécier les défilés, les revues et qui rêve de la Revanche. Le 14 juillet 1908 réunit dans un grand élan de patriotisme les Decizois et les soldats du détachement du 13e R.I. : le capitaine adjudant-major Longevialle décore de la Légion d'Honneur les capitaines Labbé et Mathieu dans la cour de la Caserne Charbonnier, puis le bataillon se rend en défilé aux Halles, accompagné par l'Harmonie Municipale et par les badauds. En février, les Decizois s'inquiètent car le détachement entier est convoqué à Nevers pour une revue de mobilisation. Nos petits troupiers seront-ils envoyés au Maroc ? L'émotion est de courte durée et le bataillon réintègre la caserne Charbonnier.

 

            Fortes têtes et déserteurs.

            Mais, cette année-là, le bel unanimisme patriotique est de façade. Plusieurs faits divers ont franchi les murs de la caserne et ils ont été étalés dans les journaux. Il y a eu d'abord des désertions et insoumissions. Le fait s'était déjà produit, mais isolément. En mars, le conseil de guerre condamne à huit mois de prison une "forte tête", François Arbelot. Engagé à l'âge de 17 ans dans la Légion sous un faux nom, il avait déjà accumulé les punitions pour refus d'obéissance ; après avoir effectué un an de prison à Oran, il avait été affecté au 13e R.I.. En trois mois passés à Decize, il avait écopé de 113 jours d'arrêts ou de prison. Le même conseil de guerre inflige deux mois de prison à Jean Daviot qui n'était pas revenu de permission parce qu'il "avait manqué son train" ; en fait, il errait dans la campagne depuis une semaine, loin de toute gare, quand les gendarmes de Brie-Comte-Robert l'ont pris. Cet individu avait déjà fait deux mois de prison en 1907.

 

            Les officiers critiqués.

            Pendant ce temps-là, la routine continue. Cependant certains officiers ont une conception étrange de l'entraînement. "Il est regrettable, pour notre rate, que Courteline n'ait pas l'idée de venir étudier le détachement du 13e en garnison à Decize. Quelle abondante moisson il ferait de tableaux pour ses humoristiques peintures de l'armée ! Il aurait pu voir, notamment, mercredi dernier [19 février], quatre officiers sur onze que comprend le détachement partir allègrement, le fusil sur l'épaule, s'exercer dans l'art de chasser l'ennemi en allant chasser le lapin." (La Tribune Républicaine, 25 février 1908).

 

            Les républicains qui dénoncent cette chasse non-réglementaire en veulent surtout à un groupe d'officiers au comportement ouvertement provocateur. L'un d'entre eux professe en public des idées anti-républicaines et se moque du ministre Picard (le général qui a fait rouvrir le dossier Dreyfus). A côté de la chasse aux lapins - aimable fantaisie d'officiers désoeuvrés - d'autres turpitudes sont dénoncées : la cuisine et l'ordinaire sont négligés, les visites médicales prévues par le règlement sont oubliées. Bref, la caserne est devenue une pétaudière (La Tribune Républicaine, 29 février et 12 mars 1908).

 

            Des dossiers classés confidentiels éclairent d'un autre jour ce malaise. De 1902 à 1910, le Ministère de la Guerre a demandé aux préfets des renseignements sur l'attitude politique et la moralité des officiers [1]. Cela s'est toujours pratiqué, aucun régime politique n'ayant pleinement confiance dans son armée. Mais, au temps de l'affaire Dreyfus, en ces années où les deux tiers des officiers se recrutaient encore dans une noblesse qui n'avait que mépris pour la République, en ces années où le simple fait d'aller à la messe valait aux fonctionnaires un refus de promotion, cette enquête secrète souligne le hiatus entre une minorité d'officiers sûrs et un groupe de gradés réactionnaires, antirépublicains.

            Le détachement du 13e R.I. en garnison à Decize était commandé depuis 1906 par le commandant Levasseur, "grand amateur de chasses, réactionnaire, de caractère orgueilleux ; il se montrerait volontiers dédaigneux des autorités civiles", selon le commissaire de police Laurent, chargé de l'enquête par le préfet de la Nièvre. Le témoignage du sénateur Petitjean, sollicité par le préfet, n'est pas plus tendre pour Levasseur : "ses officiers ne l'aiment pas ; il est insolent et dur pour eux..."

            Pourtant, parmi les capitaines qui se sont succédé à Decize, le commandant Levasseur devait bénéficier de la complicité de trois autres réactionnaires notoires : les capitaines Daval, de Froissard de Broissia ("issu d'une famille aristocratique, très pieux, fréquentant les offices religieux, clérical...") et surtout Henry-Jean de Pélacot. Petitjean épargne curieusement ce dernier qu'il n'a connu qu'à Decize, alors que le commissaire Laurent l'accable : "Veuf, il s'était acquis à Nevers la réputation d'un viveur et d'un débauché. Il ne fréquentait guère que les noctambules fils de famille ; il passait avec eux ses moments de liberté dans les endroits où l'on soupe et où l'on s'amuse. [...] Depuis son remariage le 13 août 1903, il a changé complètement de conduite et il a rompu avec toutes ses anciennes relations ; il est devenu un homme des plus rangés. Il a toutefois des fréquentations réactionnaires, il peut être soupçonné de royalisme."

            Un autre capitaine, qui ne sera détaché à Decize que l'année suivante, Falcon de Longevialle, est "clérical sans exagération et modérément réactionnaire". Heureusement pour les censeurs radicaux, il existe deux officiers républicains, les capitaines Labbé ("ancien colonial, il n'a pas de fortune, il jouit à Decize de l'estime et de la considération générales") et Roig ("je le crois républicain... discret, peu causeur, considéré par ses soldats...")

            Les médecins-majors passent eux aussi sur la sellette. M. Magerand, major de seconde classe en exercice à Decize, a une attitude politique correcte, une conduite et une moralité irréprochables, une situation pécuniaire satisfaisante. En ce qui concerne l'un de ses prédécesseurs, le docteur de Burine, ancien médecin-major du 13e R.I. avant son mariage avec Melle Clamamus, et officier de réserve, les archives ont gardé deux rapports. Le premier, assez concis, émane du député socialiste Roblin : "le docteur de Burine a une conduite et une morale correctes, une attitude politique nettement réactionnaire". Le second rapport, rédigé par le sénateur radical Petitjean, est empreint de haine et de mépris : "le docteur Deburine [sic] se croit descendu des Croisés mais son père était un modeste fonctionnaire. Il se fait appeler vicomte de Burine de Tournay [re-sic] ; c'est un vaniteux imbécile, grisé par un peu de fortune apportée par sa femme. il est très ambitieux mais poltron... Il est capable de toutes les platitudes pour arriver plus haut [2]."

 

            Le suicide dun soldat.

            Un scandale plus important éclate au début de juillet. Le soldat Cètre se suicide d'une balle de fusil dans la tête. La hiérarchie annonce rapidement que le dénommé Cètre souffrait d'aliénation mentale, information démentie par ses camarades. L'un d'entre eux, Debierre, est aussitôt puni de 15 jours de prison. Le malheureux soldat Cètre se serait suicidé par peur d'une grave punition (La Tribune Républicaine, 4 et 11 juillet, LObservateur du Centre, 11 juillet 1908).

 

            Un instituteur contre un colonel en retraite.

            Quelques jours plus tard, à Charrin, une bagarre oppose un officier en retraite et un instituteur. L'ancien colonel de cavalerie Lavaivre ne supportait pas les attaques antimilitaristes du journal l'Observateur du Centre et il reprochait à l'instituteur Joly de l'avoir insulté par voie de presse dans un article paru le samedi 11 juillet. Lavaivre, son fils [3] et quelques amis ont roué de coups de bâton l'instituteur.

            L'article incriminé commence ainsi : "J'ai appris [dans le Nivernais] avec la plus vive satisfaction que M. le colonel en retraite Lavaivre, fabricant de champagne à Charrin, venait de reprendre de l'activité dans les troupes de Sa Majesté Plonplon, candidat au trône de France." Lavaivre venait d'être élu président du mouvement L'Appel au Peuple de Decize, dernier avatar ultra-confidentiel du bonapartisme local. De plus, l'ancien officier fabriquait un vin qu'il vendait avec l'étiquette "Impérial Caprice". L'article se termine par une phrase plus méchante : "Des badinguets ? Non mon colon, ils nous ont coûté trop cher, ils ont fait couler trop de sang et trop de larmes." L'article a été signé L'Enloupé.

            Joly porte plainte en justice et, le mois suivant, le tribunal correctionnel de Nevers condamne "le colon" irascible à 16 francs d'amende et aux frais de justice.

            L'Observateur se montre bien plus virulent dans d'autres articles. Le citoyen Régulus (prototype de républicain pur et dur) s'écrie : "Sus aux casernes ! [...] Patries ! Idoles sanguinaires ! Vous êtes les fléaux de l'humanité." (LObservateur du Centre,11 juillet 1908).

 

Cf. Pierre Volut,

Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque, pp.  315-317.

 

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SOMMAIRE

[1]                  A.D.N., cote R 2332.

[2]                Il est intéressant de découvrir la suite de leur carrière pendant la Première Guerre Mondiale. Le docteur de Burine, le capitaine de Pélacot -entre autres - seront plusieurs fois cités à l'ordre de l'armée pour des faits de bravoure...

[3]                 Louis Lavaivre, capitaine dun Bataillon de Chasseurs Alpins, sera tué au front le 3 octobre 1916.