BONNIN, LE DEMOSTHENE DE DECIZE (1914)

 

            Après son entrée au conseil municipal, l'ancien agitateur socialiste Gabriel Bonnin affronte le docteur Régnier à tous propos. Depuis plusieurs mois, une querelle oppose la ville de Decize à M. de Froment, propriétaire du château de Saulx. Ce dernier a fait barrer l'ancien chemin communal n° 23, qui reliait la route de Cossaye à la route de Moulins, et il en a annexé à ses terres une longueur de 2300 mètres. Il prétend que son beau-père, M. Palierne de Chassenay, a obtenu l'autorisation d'une municipalité précédente.

            C'est alors que les conseillers d'opposition Bonnin et Gaillard ont l'idée de consulter le registre des délibérations municipales. Ils découvrent qu'un mot a été surchargé dans un texte rédigé le 17 août 1866 : le verbe avait est devenu aurait, ce qui change le sens d'une phrase assez obscure, une modification infime qui permet à M. de Froment d'étayer ses prétentions. Bonnin et Gaillard accusent le docteur Régnier d'avoir effectué récemment cette surcharge. Le maire de Decize conteste l'adverbe récemment et renvoie la faute à l'un de ses prédécesseurs. Des experts sont consultés : M. Roblin, avocat et député (favorable à son ami Bonnin) et MM. Béchard et Dubost, avoués à Nevers. L'affaire traîne en longueur. A partir d'août 1914, d'autres préoccupations bien plus importantes s'imposent aux adversaires...

            Ces contestations sémantiques éloignent Bonnin de son activité de journaliste. Il ne rédige plus que rarement des philippiques virulentes ; d'ailleurs, il a quitté l'Observateur du Centre, à la suite de son protecteur Louis-Henri Roblin, qui soutient le gouvernement Briand. A l'occasion des élections législatives d'avril 1914, les socialistes gamellards Roblin et Bonnin sont vivement pris à partie par l'Observateur du Centre qui soutient désormais un autre socialiste collectiviste, Pierre Hugon. Deux longs articles égratignent l'inénarrable Bonnin, le Démosthène de Decize, chargé de tous les vices (L‘Observateur du Centre, 3 avril et 1er mai 1914).

            La presse de droite ne l'oublie pas. En juin 1913, il a eu le culot de placarder des affiches antimilitaristes dans les rues de Decize. La Croix du Nivernais désigne à la vindicte publique ce traître, que le maire Régnier a dénoncé au préfet et qui devrait être démis de toutes ses fonctions officielles (conseiller municipal, membre du comité de surveillance de l'hôpital). Ses ennemis en seront pour leurs frais : aucune sanction ne sera prise à son encontre et - revanche du destin sur les idéologies - Bonnin aura comme d'autres Decizois la douleur de perdre un fils sur le front quelques années plus tard.

            Les attaques les plus méchantes contre Bonnin, alias Mouton-Minet, viennent du Journal de Decize, un hebdomadaire qui n'a eu qu'une durée d'un an, consacré en grande partie aux combats politiques de l'industriel Champeau contre Roblin et Pierre Moine. "Ce Monsieur Bonnin, qui change de noms et de qualités comme de pelure, est le chef d'orchestre de la fanfare socialiste aux gages du député bourgeois [Roblin] de la circonscription. [...] Alors qu'à une époque encore peu éloignée, le pauvre Mouton, simple cantonnier, faisait la chasse à la poussière et à la boue, il ne pouvait voir passer, sans frémir de rage et la menace au bout de son balai, ces autos bourgeoises autant que réactionnaires, éclabousseuses de pauvre monde !

            Aujourd'hui, Mouton-Minet s'habille comme tout le monde, mange à table, fume au café et monte en auto !" (Le Journal de Decize, 4 janvier 1914, Au guignol decizois). Suivent une série de bourdes attribuées au malheureux Bonnin : des interventions au conseil municipal, des articles dans Le Socialiste nivernais. Pas plus que sa victime, l'ennemi de Bonnin n'échappe à l'outrance, aux injures, aux affirmations hasardeuses. Bonnin est ridiculisé parce qu'il a eu l'outrecuidance de s'intituler journaliste, lui qui n'a débuté dans la vie que comme balayeur ; c'est le nègre du collectivisme, sa plume n'est qu'un manche à balai, son escopette journalistique une tapette à souris... Le guignol decizois lasse par ses répétitions et n'atteint pas la verve du pamphlétaire Bonnin ; l'humour caustique n'est efficace que lorsqu'il est mû par une véritable révolte (Le Journal de Decize, 1er février 1914).

 

Cf. Pierre Volut,

     Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque, p. 374.

SOMMAIRE

*****