UN CRIME AU MOULIN DE LA FOUGERE

 

            L’interrogatoire de l’assassin présumé :

            « Du 8 aoust 1718, interrogatoire fait par nous, Pierre Alixand, conseiller du Roy, Lieutenant criminel au bailliage et siège présidial de Saint-Pierre-le-Moûtier, à la requeste du procureur du Roy en ce siège et seule partie, à Jean André, accusé d’assassinat commis en la personne de Jean Collin, auquel nous avons procédé en la chambre criminelle de ce siège, assisté de notre greffier ainsy qu’il en suit, après luy avoir déclaré que nous entendions luy faire son procès présidialité en dernier ressort.

            Interrogé de son nom, surnom, âge, qualité et demeure, après le serment de luy pris au cas requis et accoutumé,

            - a dit avoir nom Jean André, laboureur de la paroisse de Champvert, et serviteur domestique de Nicolas Soulier, meusnier au moulin de Fougère, dite paroisse de Champvert, âgé de 25 ans.

            S’il a connu le nommé Jean Collin,

            - a dit qu’ouy, l’ayant connu chez ledit Soulier où il estoit valet ainsy que luy répondant.

            S’il n’a jamais eu de différend avec ledit Collin,

            - a dit qu’ouy et que ledit Collin l’a battu deux fois pendant qu’ils estoient ensemble chez ledit Soulier.

            S’il n’avoit pas conçu quelque animosité contre luy à cause des mauvais traitemens qu’il en avoit reçu et s’il n’avoit pas pris la résolution de s’en venger,

            - a dit qu’ouy et qu’il avoit esté conseillé de le faire par deux hommes qui luy conseillèrent de tuer ledit Collin et de le jeter dans la rivière.

            Quels sont les deux hommes qui luy donnèrent ce conseil ?

            - a dit que ce fut [sic] les nommés Jean Soulier, fils dudit Nicolas Soulier, et le nommé Pierre, ne sçait son surnom, qui estoit valet avec luy chez ledit Nicolas Soulier.

            Si pour exécuter le mauvais dessein qu’il avoit conçu et les conseils qui luy avoient esté donnés, il n’avoit pas cherché à différentes fois une occasion favorable pour tuer ledit Collin,

            - a dit que non.

            S’il n’avoit pas fait aiguiser son goyard quelques jours auparavant l’assassinat par luy commis en la personne dudit Collin et s’il ne l’avoit pas aiguisé ou fait aiguiser dans le dessein de s’en servir pour commettre cette mauvaise action,

            - a dit que non.

            Si le treizième jour du mois de juin dernier luy accusé sçachant que ledit Collin estoit allé en la ville de Desize, retournant des fournées et sçachant qu’à son retour il ne manqueroit pas de faire mener ses chevaux dans un endroit appelé le pré de la Ganche des grands buissons, ainsy qu’il avoit accoutumé de faire, et que, échaudé par la chaleur qu’il faisoit alors, il se coucheroit infailliblement sur l’herbe et s’endormiroit, luy accusé ne mena pas les bœufs échintrer dans les buissons auprès de ladite Ganche des grands buissons et s’il ne se cacha pas pour y attendre ledit Collin,

            - a dit que c’est la vérité.

            Si ledit Collin estant en effect venu dans ladite Ganche des grands buissons et si, après avoir lâché ses chevaux, s’estant couché au long de la haye à dessein d’y dormir, ayant quitté sa veste et l’ayant mise sous luy, ledit Collin s’estant peu de tems après endormi, luy accusé qui le voioit du lieu où il estoit n’en sortit pas et si, estant allé à luy, le voiant endormi, il ne luy déchargea pas différents coups sur la teste et sur le visage d’un goyard dont il estoit armé,

            - a dit qu’il est vray que voiant ledit Collin endormi il se leva et sortit du lieu où il estoit et qu’estant allé à luy avec son goyard, il luy en déchargea un coup sur la teste, duquel coup ledit Collin ne branla jamais, n’ayant fait que souffler.

            Si, après luy avoir donné ledit coup, il ne dit pas audit Collin en ces termes : ‘’Tiens, bougre ! Voilà ce que je te gardois il y a bien longtemps ! ‘’

            - a dit que c’est la vérité, ayant dit ces mesmes paroles audit Collin.

            Si, après avoir dit lesdites paroles audit Collin, il ne luy déchargea pas encor un autre coup sur la teste de son dit goyard,

            - a dit qu’il ne luy donna qu’un coup, n’ayant pas voulu luy en donner davantage, voyant bien qu’il en avoit assez et qu’il ne branloit plus.

            Si ce n’est pas parce qu’il voioit bien que ledit Collin moureroit [sic] du coup qu’il luy avoit donné qu’il ne le frappa pas davantage,

            - a dit qu’ouy.

            Enquis s’il a reconnu la vérité,

            - a dit l’avoir reconnue.

            Lecture à luy faite du présent interrogatoire,

            - a dit ses responses contenir vérité, y a persisté et déclaré ne savoir signer enquis.

            Signatures : Alixand, lieutenant criminel ; J. Liret, greffier. »

 

            La condamnation de l’assassin aux galères :

« Veus - le procès extraordinairement instruit en la chastellenie de Decize à la requeste du procureur fiscal en ladite chastellenie seule partie demandeur et accusateur, à l’encontre de Jean André, de la paroisse de Champvert, valet domestique de Nicolas Soulier, meunier au moulin de la Fougère, près ladite ville de Desize, accusé d’avoir assassiné Jean Collin, autre valet domestique à coups d’hache autrement goujard, le treizième juin dernier, dans un pasturail appelé le pré de la Ganche des Grands Buissons,

- le procès-verbal de la levée du corps dudit Collin par ledit juge ledit jour 13e,

- le rapport en chirurgie de Decray et Godin, chirurgiens, dudit jour 14e juin,

- le procès-verbal d’écrou dudit André dans les prisons de Desize par Besson et Batailler, sergents royaux, ledit jour 14e juin,

- l’information du 19e dudit mois,

- les interrogatoires faits audict accusé, contenant les confessions, dénégations et responses,

- le jugement dudit juge chastelin de Desize, du délaissement de la connoissance du crime et de l’accusé par devant le sieur Lieutenant Criminel en ce siège sur les conclusions du procureur fiscal le 23e juin, donnés et traduits dans les prisons de ce siège le 2e aoust,

- l’interrogation à luy faicte par ledit Lieutenant Criminel le 8e aoust,

- notre jugement présidialité rendu en dernier ressort sur les conclusions du procureur du Roy, ledit jugement du neuf dudit mois par lequel ayant égard qu’il s’agit d’assassinat commis, de dessein prémédité, par ledit Jean André en la personne dudit Jean Collin, le Sieur Lieutenant Criminel de cedit Desize n’avoit esté déclaré compétent que pour continuer le procès dudit accusé, et estre par nous jugé présidialement en  dernier ressort à la requeste dudit procureur du Roy et à sa diligence seule partie, iceluy prononcé audit accusé avec délivrance de… lesdits jour et mois de l’interrogatoire faict à l’accusé après ledit jugement de compétence par ledit Sieur Lieutenant Criminel du treizième aoust, le jugement portant que les témoins ouys et informations et autres qui pourroient estre entendus de nouveau seroient assignés pour estre récollés en leurs dépositions et confrontés à l’accusé, le trentième dudit mois d’aoust, tout reçu et examiné en la chambre du conseil,

 

            Par jugement présidial en dernier ressort, nous avons ledit Jean André déclaré dûment atteint et convaincu d’avoir de dessein prémédité assassiné à coups d’hache autrement gougar [sic] ledit Jean Collin le 13e juin dernier. Pour réparation de quoy nous l’avons condamné à servir le Roy sur ses galères en qualité de forçat à perpétuité, ses biens  requis et confisqués, à quoy il appartiendra sur iceux de prendre préalablement l’amende de deux cents livres au profit de Sa Majesté.

            Signatures : de l’Espinasse, Alixand lieutenant criminel, Simonnin, Luzy, Le Nepveu, Alixand de (ill.), Berthelon. 

            Délibéré en la chambre du conseil le 9e septembre 1718.

            Et ledit 19e septembre audit an 1718, la sentence cy-dessus avons faict prononcer audit Jean André, pour ce faict tenir entre les deux guichets des prisons de ce siège, en présence du procureur du Roy, en foy de quoy avons signé avec ledit procureur du Roy, et fait signer Gourjon notre secrétaire. »

 

            Une agression contre la veuve de Nicolas Soulier :

            Cinq ans après la condamnation de Jean André aux galères, les relations entre riverains de l’Aron sont à nouveau très mauvaises. Nicolas Soulier est décédé ; sa veuve, Marguerite Dougny, est violemment prise à partie par le nouveau meunier de la Fougère, Symphorien Monfront. Le 3 février 1723 est un dimanche ; Marguerite Dougny se rend à la messe à Champvert. Comme elle réside sur la rive gauche de l’Aron, elle passe la rivière en barque. Montfront l’insulte et menace de la jeter à l’eau. S’agit-il de venger Collin, ou plutôt de régler un différend professionnel entre meuniers ?

 

 

Cf. Procédures Criminelles du bailliage de Saint-Pierre-le-Moûtier,

dossiers B 111 et B 116.

et Pierre Volut, Decize en Loire assise, chapitre XV, pp 306-308.

 

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