LA CRUE DE JANVIER 1789.

 

            La Loire est une menace permanente pour les Decizois ; de terribles crues ravagent régulièrement les quartiers les plus bas : Saint-Privé, la Charbonnière, le faubourg de Crotte. Les mariniers sont les gens les plus sensibles à ces caprices du fleuve. Pendant l’hiver 1788-1789, la Loire est successivement gelée pendant plusieurs mois et en crue. Les procès-verbaux des accidents suivants ont été consignés par les notaires de la ville et ils nous permettent de suivre le parcours d’une inondation au long des journées des 15, 16, 17 et 18 janvier 1789 et les dégâts provoqués par deux autres crues.

 

            Au Port-Taraut, paroisse de Saint-Hilaire.

            François Coueffard, maître voiturier par eau demeurant à Nevers, aidé de François Denis et de Jacques Oudreau, était chargé de conduire dix bateaux de charbon de bois appartenant à M. Marceau, négociant en bois à Paris. Le convoi attendait le dégel pour partir.

            Le 15 janvier 1789, à 3 heures de l’après-midi, les glaces se sont soulevées brutalement et elles ont heurté deux bateaux avec violence. Le premier a eu le fond rompu, le second a « été blessé sur le côté » ; heureusement, les mariniers, avec le concours de dix journaliers, ont pu décharger le charbon de bois et l’entreposer sur la levée. Mais les deux bateaux ont ensuite sombré.

            Au même port, Pierre Desbois, voiturier par eau de Châteauneuf-sur-Loire, avait déposé sur le quai, en face de la maison d’Etienne Régnier, 300 caisses de verre et de différents produits utiles à la coloration du verre. Cette cargaison provenait de la Verrerie Sainte-Catherine de Fours, dirigée par MM. Schlister et Schmidt ; elle était destinée à M. Cartier, marchand à Orléans. La crue a franchi la levée et les marchandises ont été submergées ; plusieurs caisses ont reçu un tel choc que Pierre Desbois craint que certains verres n’aient été brisés.

 

            Trains de bois à la dérive entre les Pendants et Saint-Léger.

            « Ce jourd’huy, 16 janvier 1789, heure de dix du matin, en l’étude de nous Hugues Grenot notaire, fut présent Jean-Baptiste Petitjean, maître voiturier, demeurant ordinairement au lieu et paroisse de La Motte Saint-Jean, près de Digoin, lequel nous a dit qu’il aurait entrepris la voiture d’une certaine partie de bois quarré… »

            Petitjean devait transporter de Roanne à Paris trois trains de bois (solives, poteaux et chevrons) de 1500 toises [1] de longueur totale. Il devait les livrer à M. Marnille. Il avait reçu une lettre de voiture de M. Burtin, le 9 octobre 1788.

            Avec lui travaillent Jean-Marie Petitjean, son frère, et Mathurin Jay. Ils ont assemblé le bois en radeaux, ou trains, qu’ils poussent à l’aide de bourdes ; cette technique de flottage n’est possible qu’en période de hautes eaux. Arrivés en-dessous des vignes des Pendants, entre Brain et Saint-Privé, à la fin du mois d’octobre, ils sont arrêtés : il n’y a pas assez d’eau pour passer. Puis, en décembre, la Loire est gelée. Les mariniers ont démonté leurs trains de bois et empilé les poteaux, planches et autres éléments sur la rive droite ; le tout a été arrimé avec cinq gros cordages.

            « Malheureusement, dans la nuit du 15 au 16 janvier, il s’est fait un gonflement considérable dans la rivière et les glaces se sont entassées les unes sur les autres. » Les cordages n’ont pas résisté et le bois est parti au fil de l’eau. Les mariniers n’ont eu que le temps de sauver leurs vies. Ils ont longé les deux berges pour récupérer une partie de leurs marchandises.

            Le notaire a fait comparaître plusieurs témoins : Jean Boulat (propriétaire à Brain), Claude Gessier (marchand de vin), François Tissier, Claude Joly (voiturier par eau), Joseph Barlan (journalier) et Benoît Derigau (marinier). Il leur a lu la déclaration de Petitjean ; les témoins ont reconnu les faits. Il apparaît que certains morceaux de bois se sont brisés sur les piles du pont de Loire.

                 

            Ile des Verdiaux, en face du domaine des Vallettes, à Saint-Léger.

            Le marinier Jean-Baptiste Breton avait chargé au Port de la Charbonnière huit bateaux de charbon de pierre à destination dOrléans. Son convoi, bloqué par les bas niveaux et les glaces depuis octobre 1788, était arrimé le long de lîle des Verdiaux. Les bateaux avaient été fixés par des pieux, pour éviter quils ne soient entraînés par le torrent du dégel. Il était impossible de décharger, car le charbon était gelé au fond des bateaux.

            « Un gonflement deau considérable et une agitation incompréhensible » sont survenus dans la nuit du 15 au 16 janvier. Breton a failli être surpris dans lîle et il a été obligé de traverser « avec de leau jusquà lestomac ».

            Le notaire Grenot, accompagné de Nicolas Caillet, commis au Port de la Charbonnière, de Perrin et de Commaille, habitants de Saint-Léger, sest rendu sur les lieux le 22 janvier pour constater que cinq bateaux avaient été abîmés, quun bateau de 15 toises ½ était coulé, « blessé par le fond », un autre éventré, dautres couchés sur le flanc.

 

            A Caquerêt, faubourg de Crotte.  

            Claude Labonne, voiturier par eau de la paroisse de Saint-Martin, et Hyacinthe Beaufranc, de Gilly-sur-Loire, transportaient pour le compte de M. Jean Bernachy dAngerolle, négociant à Diou-en-Bourbonnais, deux bateaux chargés de traversin et « cinq toues chesnues dites camuses » chargées de charbon de bois. Leurs bateaux étaient accostés sur la rive du bras de Crotte, à environ 500 pas du pont, entre la maison de François Martin et celle de Pierre Bertin.   

            Dimanche 18 janvier, à 5 heures, un bateau a versé et 11 à 12000 traversins se sont répandus dans le fleuve.

 

Cf. Pierre Volut, Decize, le Rocher et la Révolution, pp. 185-186.

 

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SOMMAIRE

[1]               Une toise mesure entre 1,90 et 2 mètres.