LA CRUE DU SIECLE

 

            Le 12 octobre 1907, la Loire atteint la cote 5,25 m à Decize. Le port des Halles est recouvert. La tannerie Baruelle doit arrêter ses machines que l'eau envahit. Le boulevard Coquille (actuel boulevard Voltaire) est menacé. L'avenue de la Saulaie est coupée en plusieurs endroits. A Saint-Privé, la rue d'Aron est inondée.

            Le lendemain, 13 octobre, la crue atteint la cote 5,55 m. Des épaves flottent sur les deux bras de la Loire. Les maisons les plus basses ont été évacuées ; des murs improvisés de briques obstruent les portes. On circule en barque dans les rues. Le jeune couvreur France Martin, 25 ans, réussit à sauver plusieurs passagers d'une yole qui s'est retournée.

            Le 17 octobre, le bateau de type berrichon Le Petit Maurice, qui était accosté sur un quai de Saint-Léger, a disparu ; ses amarres ont cassé ; il a été entraîné par la crue. Heureusement, le marinier, M. Noël, et sa famille n'étaient pas dans la cabine à ce moment.

            Le 22 octobre, le conseil municipal de Decize vote une subvention de 1000 francs pour aider les victimes de l'inondation. 60 foyers sont sinistrés dans le quartier de la Saulaie. La rue d'Aron a été évacuée. La cote maximale a été atteinte le 18 octobre : 6,28 m. Par comparaison, les grandes crues précédentes ont atteint les hauteurs suivantes :

- 19 octobre 1846 :              7,05 m

- 31 mai 1856 :                     6,48 m

- 26 septembre 1866 :         7,03 m

- 11 octobre 1903 :              5,67 m.

            La crue s'écoule pendant les jours suivants. Mais de fortes pluies s'abattent sur le Nivernais les 24 et 25 octobre et, le 26, la Loire remonte à 3,10 m.

            Plusieurs quêtes sont organisées pour venir en aide aux sinistrés. Une polémique s'engage entre Le Journal de la Nièvre et MM. Gueulot et Petitjean à propos des dons ; le journal conservateur énumère les généreux donateurs, et félicite l'évêque de Nevers, tout en minimisant l'action des élus politiques locaux. Ceux-ci, qui ont versé plus discrètement des sommes tout aussi importantes, obtiennent un droit de réponse. L'aide humanitaire n'est pas le monopole de l'Eglise et des bien pensants !

 

LA CRUE RACONTEE PAR MAURICE GENEVOIX

            En 1907, Maurice Genevoix n'était plus à Decize. Il n'a passé que la première année de son enfance dans sa ville natale. Etabli avec ses parents à Châteauneuf-sur-Loire, il a eu maintes occasions d'observer le fleuve, les pêcheurs, un pont suspendu (ressemblant à celui qui permettait alors de rejoindre le faubourg d'Allier à Decize) et la crue. Quelques années plus tard, il fait resurgir ces images dans le livre La Boîte à Pêche [1] :

            "En ce temps-là, encore, on pouvait s'arrêter sur le pont, pêcher du haut du tablier, contre les piles. On s'appuyait au garde-fou, à la grosse colonne de fonte creuse. On y grillait en plein soleil. L'air sentait le crottin sec, et aussi le goudron qui enduisait les poutres et que la grande chaleur gonflait de vétioles pustuleuses, collantes aux mains et aux vêtements.

            De là-haut, les regards vont loin. Ils ont, ainsi dardés à pic, une acuité qui transperce la mouille, jusqu'au fond sablonneux où de grosses pierres s'égaillent.

 

            Au printemps, à l'automne, des crues passent. La Loire est jaune, énorme et rapide. Le courant glisse d'un flux égal, d'un bloc fluide entre les berges diminuées. Lorsqu'on se penche vers l'amont, le ventre de chaque pile avance dans l'eau comme une étrave, la divise en bourrelets luisants. et peu à peu le pont s'ébranle avec une douceur insensible, et remonte, accélérant son glissement balancé. Les câbles qui le suspendent oscillent dans le vent pluvieux, s'entrecroisent et bougent sur les nuées, noirs agrès. Il n'y a plus au-dessous de soi que la fuite de l'eau jaune, son long flot monotone et toujours dépassé, plus rien que ce voyage sans rives et qui ne s'achèvera jamais.

            [...] Contre les piles têtues l'eau s'acharne sans sursauts, avec une violence placide. Cela fait une large rumeur, dans l'air mouillé un écroulement frais. Toujours menant son assaut régulier, toujours vaincue dans son passage sans retour, l'eau s'arrête à l'aval des piles, elle clame avant de repartir on ne sait quelle défaite furieuse et résignée. Ce sont des spires tourmentées, parfois puissantes et tordues de révolte, parfois traînant une longue mollesse d'abandon ; des surgeons qui se gonflent et montent, qui crèvent dans un lourd éboulement, une fièvre épaisse, une sorte de mauvais délire, - et puis lentement s'étalent, glacis d'huile ou de grasse argile, peut-être jaunes, peut-être bruns, couleur de lumière blême au reflet du ciel froid."

 

            Cf. Pierre Volut,

                 Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque, p. 301

 

*****

SOMMAIRE

[1]                Maurice Genevoix, La Boîte à Pêche, Paris, Ed. Ferenczi, 1933.