L'HONNEUR PERDU DU CURE POULET

             A la fin de l’Ancien Régime, la situation matérielle et morale des curés de campagne est loin d’être confortable ; leurs revenus sont souvent réduits à la portion congrue (dépassant rarement mille livres par an) ; beaucoup de ces prêtres ont été nommés pour garder le bénéfice d’un oncle ou d’un cousin, sans vocation véritable ; après une rapide formation et quelques années de vicariat dans un paroisse plus importante, ils se retrouvent face à des paroissiens envieux, bornés, routiniers et médisants. D’où le nombre important de procès qui opposent des curés et leurs paroissiens pour des insultes, des menaces, des incompréhensions de toutes sortes.

             Guillaume Poulet, curé d’Azy-le-Vif, a été accusé de tentative de séduction ; il n’a pas supporté la vie chaste et irréprochable à laquelle son sacerdoce l’avait soumis. Il a transgressé une règle morale et sociale qui, en bien des villages du Nivernais, était hypocritement détournée ; bon nombre de ses confrères ont été accusés d’avoir des maîtresses et des bâtards. Il serait injuste de l’accabler : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! » Mais, face à l’honneur d’un prêtre, il y a l’honneur d’une femme, à une époque où le sexe dit faible n’était respecté que dans quelques salons parisiens et partout ailleurs méprisé, surchargé de travaux et maltraité.

               Marguerite Bellot, épouse de Jean Chéru, demeurant au Bruyères-Radon, paroisse de Luthenay, explique en termes précis, parfois crus, l’abus dont l’a menacée le sieur Poulet, curé d’Azy-le-Vif : « Supplie humblement Marguerite Bellot, disant que l’insulte qu’elle a reçue du sieur Poulet, prestre curé de la paroisse d’Azy-le-Vif, luy est trop sensible pour qu’elle puisse la passer sous silence. Les détails des faits vont vous en convaincre.

               Le vendredi 24 avril dernier [1772], la suppliante dans sa maison étant occupée à chauffer son four pour cuire du pain, le sieur Poulet, curé de ladite paroisse d’Azy-le-Vif, entra chez elle environ les dix heures du matin. En entrant, il souhaita le bonjour à la suppliante qui étoit seule dans sa maison, son mary étant absent. Après, bien sûr, des civilités de part et d’autre, le sieur curé s’assit sur une chaise et dit à la suppliante qu’il avoit bien chaud. Cette dernière luy dit que si elle avoit une bouteille de vin, elle se ferait un plaisir de luy offrir. A quoy le sieur curé la remercia, luy disant qu’il n’avoit ny faim ny soif et qu’il n’avoit besoin de rien. La suppliante ayant eu besoin de bois pour mettre dans son four, elle en fut chercher au bûcher, qui est milieu de sa cour. Etant de retour, le sieur curé luy demanda si elle n’avoit que cela de logement, en parlant de la maison où ils étoient. Elle luy dit qu’il y avoit une autre chambre. A ces mots, le curé se leva et dit :’’Voyons-la donc!’’ Après en avoit ouvert luy-même la porte, il y entra et elle le suivit jusqu’à la porte de sa chambre. Le curé y ayant aperçu un lit, dit ‘’Ah! Voilà donc le dit du maître.’’ La suppliante luy ayant répondu qu’oui, qu’il étoit même à son service, le curé luy dit : ‘’Est-ce tout à l’heure ?’’ A ces paroles, celle-cy tourna ses talons et s’enfuit auprès de son four, en luy disant :’’Ce n’est pas pour ce que vous pensez !’’

             On ne s’imagineroit jamais que tel étoit le but et le dessein de ce curé. On va le voir. Etant sorti de la chambre, où il avoit déjà tenu des propos indécens à la suppliante, il vint la rejoindre auprès de son four où elle étoit. Il la prit par le col et, après luy avoir témoigné toute son amitié pour elle, il luy mit la main sur la gorge en luy disant :’’Voulez-vous me permettre de prendre un peu de plaisir avec vous ? ’’ Ensuite, il luy porta la main par derrière et le curé eut la hodace [sic] de luy trousser ses jupes et luy mit la main sur la partie honteuse. La suppliante, indignée de l’inconduite de ce curé, luy dit aussitôt de se retirer et qu’il la prenait probablement pour une autre, que cela ne luy convenoit point. Mais le curé, malgré ces remontrances, s’est encore rapproché de la suppliante et, en la caressant de nouveau, il luy demanda la permission de jouir d’elle pendant seulement deux ou trois minutes. Cette dernière, bien loin de penser à de pareilles choses, et ennuyée de tous les propos indécens, luy répliqua encore de la laisser tranquille, qu’elle n’avoit jamais eu la faiblesse de tomber dans ce péché honteux, et qu’elle ne vouloit point commencer avec luy, que si elle avoit des plaisirs à prendre, elle avoit son mary avec lequel elle pouvoit le faire. Le sieur Poulet luy a répondu qu’elle auroit plus d’agrément avec luy qu’avec son mary et que le changement de viande donnoit appétit.

             La suppliante, courroucée de ses mauvais propos, luy répliqua qu’elle n’avoit nullement besoin de sa viande, qu’elle n’en étoit point envieuse. Ces reproches devoient être sensibles au curé. Mais elles [sic] n’ont sur luy fait aucune impression. Bien loin de là, il a encore eu la hodace de la tirer malgré elle dans la chambre où, y étant, il luy a porté une de ses mains sur sa culotte, d’où il avoit fait sortir son membre viril. La suppliante, lassée de faire des reproches à ce curé, ne sçavoit plus quel party elle devoit prendre. Cependant, dans le moment où le curé faisoit tous ses efforts pour la séduire, il est entré un homme dans la maison où il les a trouvés, qui venait pour boire et mettre du bois dans le four de la suppliante, le curé ayant aussitôt changé de conversation, parlant de matière de confession avec cet homme, il a cessé par là tous ses mauvais propos… »

             Telle est la version de Marguerite Bellot, rédigée par Robin et contresignée par Dollet de Chassenet. A cette supplication s’ajoutent deux dépositions : celle de Pierre Siret, journalier, âgé de 40 ans, qui est entré dans la maison pour mettre fin à cette aventure ; celle de Gilbert Coppin, un autre journalier occupé à bêcher le jardin devant la maison. Les deux témoignages sont rigoureusement identiques au récit de la plaignante : le curé est bien entré chez Marguerite Bellot et il est resté seul avec elle pendant près d’une demi-heure ; il lui a tenu des propos malhonnêtes et s’est livré à des gestes inconvenants (les deux hommes n‘en savent que ce que la plaignante a pu leur dire).

              Pour que l’enquête soit équitable, les juges écoutent la version de Guillaume Poulet. Le vendredi 24 avril, à 11 heures et demie, il rentrait à Azy-le-Vif à pied, après avoir rendu visite au curé de Luthenay, le sieur Dutartre. Traversant le hameau des Bruyères-Radon, il s’est trouvé fatigué par la marche (il venait de relever d’une maladie). Guillaume Poulet est entré chez la femme Chéru, qui avait près d’elle un enfant de trois à quatre ans. « Il n’a tenu avec elle d’autres propos que ceux que la bienséance exige et en partit une heure et demie après, pour se rendre chez luy… » Le curé Poulet accuse Chéru, sa femme et leurs voisins de grave diffamation : « Cette infâme calomnie parvenue le jour d’hier [26 avril] aux oreilles du suppliant, il en a été saisi de la plus vive horreur. Son énorme atrocité compromet au-delà de tout ce qu’on peut dire et sa personne et son caractère. »

              Les juges citent encore trois témoins. Les deux premiers accablent le curé Poulet et répètent, presque mot pour mot, le récit de Marguerite Bellot. Il s’agit de Jean Ragot, entrepreneur en bâtiment, âgé de 33 ans ; il n’a pas du tout assisté à la scène, mais il est venu trois jours plus tard aux Bruyères-Radon afin de réparer une grange appartenant à Chéru, il a simplement entendu Marguerite Bellot raconter ses déboires, et il la croit. Le maître charpentier François Meunier, employé au même chantier, confirme les dires de Jean Ragot. En revanche, maître Claude Berger de Chamilly, seigneur d’Azy-le-Vif, défend Guillaume Poulet : selon lui, le curé a toujours tenu depuis son arrivée dans la paroisse une conduite exemplaire et digne.

             Qui faut-il croire ? Marguerite Bellot, victime d’un odieux comportement? Guillaume Poulet, victime de calomnies ? Claude Berger de Chamilly, garant de la bonne conduite de son curé ? Aucun jugement n’a été conservé dans le dossier, sans doute n’y en eut-il pas .

             Cette année-là, les juges de Saint-Pierre-le-Moûtier sont très prudents dans les autres procès pour viols ou violences exercées contre des femmes. Ils n’ont pas la même mansuétude lorsqu’ils condamnent à la pendaison Marie Louau, fille d’un fendeur de bois et servante à Luzy, convaincue d’avoir volé des effets à sa maîtresse.

 

             On retrouve le curé Guillaume Poulet à Azy-le-Vif pendant la Révolution. Il prête serment plusieurs fois au nouveau régime politique. A partir de 1794, il a d’autres ennuis ; emprisonné à Paris, il est libéré après Thermidor. Il est ensuite aumônier de l’hôpital de Nevers, après le Concordat .

 

Cf. Pierre Volut, Sud-Nivernais, 1991 ;

et version C.D. de Decize en Loire assise, 2005.

SOMMAIRE

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Sources :

A.D.N., cote B 165.

René Surugue, Les Nivernais et la Nièvre, Besançon, 1926, Imprimerie de l’Est, tome II.