Charles et Balthazar Dougny, les curés blasphémateurs.

 

            Le jour de la Saint-Victor, 5 septembre 1727, c’est la fête à Devay ; le curé Pierre Boyau reçoit à dîner, après la grand-messe, plusieurs de ses confrères :

- le curé de Charrin Philbert Dusserf,

- celui de Saint-Hilaire,

- Charles Dougny, curé de Cossaye,

- Balthazar Dougny, oncle du précédent et curé de Champvert,

- le Révérend Père Louis Guyot, confesseur des Dames Religieuses de Sainte-Claire de Decize.

            Il y a aussi des invités laïcs : le chirurgien Jean Bernard, accompagné de son jeune neveu ; Marie Tilliat, veuve de François Lepage, a aidé au service à table ; le boulanger-pâtissier François Robinot, a été « entrepris pour apprêter le dîner [qui] se fit sobrement et modestement ».

            Le repas est fini ; le curé de Saint-Hilaire, un homme très âgé, éprouve le désir de rentrer chez lui. Comme il possède un cheval assez fougueux, Jean Bernard se propose pour le raccompagner. Mais le chirurgien est venu à pied et le cheval du curé de Devay est au pâturage. Qu’à cela ne tienne ! Le curé Boyau crie à son valet de seller le premier des chevaux qu’il trouvera dans l’écurie. Jean Bernard part sur le cheval de Charles Dougny. Selon plusieurs témoins, « le curé de Cossaye n’en marqua aucun chagrin ». Quelque temps plus tard, Marie Tilliat entend les deux curés Dougny qui discutent ; Balthazar dit à son neveu : « Comment ? Ce bougre de gueux a emmené ton cheval ? Mon Dieu, si c’était le mien, je le moudrais… Et il proféra plusieurs blasphèmes, à quoi le curé de Cossaye répondit par un grand nombre de pareils blasphèmes : Sacredieu ! Un cheval de vingt-cinq pistoles ! » François Robinot rapportera au juge qu’il a entendu Balthazar Dougny dire au curé de Devay : « Mordieu, on n’en fait jamais d’autres chez vous ! Il y a toujours vingt bougres de gueux, vingt foutues canailles et des fripons. L’an passé, on m’y vola déjà le licol de mon cheval. Sacredieu ! Si je le tenais, je le moudrais, je le batterais [sic] comme un bougre de chien… »

            Ces paroles semblent déjà bien déplacées dans la bouche de deux prêtres. Au retour de Jean Bernard, les deux Dougny montrent qu’ils savent joindre le geste à la parole. Le neveu du chirurgien, alerté par les menaces qu’il a entendues, vient prévenir Bernard qui n’est pas homme à s’émouvoir.

 

            La cour du presbytère est séparée de l’église et du cimetière par une haie ; à peine Jean Bernard est-il descendu de cheval que deux hommes, tapis derrière cette haie,  bondissent soudain et lui assènent de violents coups de poings et de pieds. Anne Dumont, 55 ans, veuve d’Antoine Narquin, sort de l’église à ce bruit et n’en croit pas ses yeux : deux prêtres, semblables à des diables, frappent un homme à terre et profèrent les plus horribles jurons. Les curés de Devay et de Charrin, aidés du boulanger Robinot, viennent au secours de Bernard. L’un d’entre eux essaie de calmer les deux Dougny et parle même de les dénoncer à l’évêque. Charles Dougny rétorque alors : « Sacredié ! Morguié ! Je me fous autant de l’évêque que du pape et que de celui qui est au-dessus ! »

            Charles et Balthazar Dougny réalisent alors l’énormité de leurs paroles et de leurs actes ; ils déguerpissent avec leurs chevaux. Jean Bernard est tout meurtri. Marie Pillon, femme de confiance et épouse du marguillier de Saint-Aré, vient le « visiter  pour voir s’il n’avait pas quelques costes enfoncées » : il a justement une côte enfoncée. Son collègue Jean Cabaille va le soigner. Son frère, Denis Bernard, le trouve chez lui en compagnie d’un Charles Dougny tout penaud, venu lui proposer 50 pistoles en dédommagement, à condition qu’il ne porte pas plainte… Jean Bernard raconte alors en pleurant à son frère la bagarre de la Saint-Victor.

            Il est trop tard pour étouffer l’affaire. D’ailleurs un grand nombre de témoins ont des comptes à régler avec les curés Dougny, surtout avec celui de Champvert. Pierre Alixand, lieutenant criminel au bailliage et siège présidial de Saint-Pierre-le-Moûtier, arrive à Devay. Il est assisté de maître Philippe Michel, avocat à Decize, faisant office de greffier. Tous deux établissent l’hôtel de justice provisoire en la maison du vigneron Jean Arbelat et font quérir les témoins par les huissiers de Decize. Chacun y va de son récit, en variant les « Sacrebleu ! Mordieu ! Sanguieu ! » et autres jurons…

            L’enquêteur apprend alors des épisodes peu édifiants de la vie de Balthazar Dougny. Gabrielle Joug, épouse de Pierre Lagondolle, manœuvre à Marcy, paroisse de Champvert, raconte qu’un soir elle rentrait au village avec son mari et un groupe de personnes lorsqu’elle « ouït le curé de Champvert qui criait ’’Mordieu ! Morel, on maltraite votre femme ! Il faudrait saccager ce coquin-là !’’ Puis il a abordé la compagnie et leur dit : ’’Nous avons bien talé Barbotte. Je ne crois pas que les bras ny les jambes luy démangeront de longtemps. Voilà de son sang’’ en montrant sa culotte qui en était teinte. »  Un autre témoin se présente à propos de cette affaire : François de Mareschet de Bastide, seigneur du village, 38 ans, a entendu le vacarme ; de sa fenêtre, il a vu le nommé Barbotte qui lui criait : « Monsieur de la Bastide ! Retirez-moy ! Ouvrez-moy la porte ! Je suis mort ! » Mareschet a recueilli le malheureux Barbotte qui avait le nez en sang. Et, dehors, le curé Dougny tournait autour de la maison en maugréant.

            L’affaire Barbotte est alors racontée en détails. Ce Barbotte est un ivrogne, mais un bon bougre. Ce soir-là, il est entré chez le cabaretier Morel pour étancher sa soif. Morel n’était pas là ; sa femme a refusé de servir Barbotte. Celui-ci lui a pris le bras. C’est alors que la femme Morel a appelé au secours et… c’est le curé qui est arrivé. Pierre Lagondolle et Antoine Carry (frotteur de chanvre) confirment que Barbotte a été très sérieusement blessé. Pierre Dubas l’a trouvé le lendemain, se traînant lamentablement près de la croix de la route et il l’a hébergé dans sa grange. Tous conviennent que Balthazar Dougny est violent, blasphémateur et accoutumé à jurer. Un seul témoin ne sait rien et ne dit rien : c’est Noël Roche, le domestique du curé (qui craint des représailles).

            Après une journée et demie d’interrogatoires, Pierre Alixand requiert que les deux curés Dougny soient « pris au corps et conduits dans les prisons de ce siège pour estre ouÿs et interrogés sur les faits résultants des charges et informations ». Ils sont conduits à Saint-Pierre-le-Moûtier. Leurs biens seront « saisis et placés sous le contrôle de commissaires établis à la régie d’iceulx. » Les 16 et 17 septembre suivants, ont lieu les perquisitions et inventaires de leurs biens. Le 19, la justice du bailliage transmet le dossier au vice-promoteur du diocèse, procureur de la justice ecclésiastique.

            Le 25 octobre, le vice-promoteur Fity établit ses conclusions. Les deux accusés lui adressent une longue supplique où ils nient toutes les charges et prétendent qu’ils sont victimes de la jalousie de leurs paroissiens. Enfin, le 10 décembre, maître Jérôme de Paris, docteur en théologie, official du diocèse de Nevers, assisté de maître Jean Estienne Michel, seigneur des Préfays, procède à un nouvel interrogatoire des deux prévenus. Charles Dougny nie presque tout ; il aurait seulement dit une seule fois « Mordié ! » Balthazar Dougny n’a pas frappé Bernard, « il a seulement eu du bruit avec lui [sic]. »

 

            Le volumineux dossier se conclut sur le procès-verbal de cet ultime interrogatoire. Qu’est-il advenu des curés Dugny ? Leur famille influente de commerçants et de tanneurs, établie au faubourg Saint-Privé et à Champvert, a peut-être étouffé le scandale en versant de fortes sommes aux juges, en payant des fondations aux paroisses. On retrouve ces deux curés Dougny un peu plus tard : Charles Dougny est le demi-frère de Jeanne Philberte Houdry qui épouse en 1728 à Champvert un certain Léonard Robinot (le propre frère du boulanger-pâtissier François Robinot, qui a assisté à la rixe de Devay). Lorsque Balthazar Dougny décède, c’est son neveu Charles qui lui succède au presbytère de Champvert. Et c’est le même curé Charles Dougny qui reçoit chez lui deux futurs époux, venus rédiger leur acte de mariage en compagnie des notaires Decray et Grenot : Marie Anne Robinot et Louis Jean de Saint-Just… Quant à Jean Bernard, c’est le neveu d’Anne Bernard, l’épouse d’un autre Robinot…

 

Cf. Pierre Volut, Decize en Loire assise, ch. XV, p. 309-311.

 

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