LE DRAPEAU ROUGE A DECIZE

            « Ce jourd’huy 28 may 1790, dès les six heures du matin, les cinquante hommes du détachement de Royal-Piémont, commandés par M. le vicomte de Verthemont, et Messieurs de la milice nationale de cette ville, commandés par M. François Victor Burgat de Saint-Hilaire, se sont placés et distribués par détachements, tant sur le pont de Loire et sur celui de Crotte qu’en différentes places de ladite ville, pour y tenir l’ordre de la tranquillité, et éviter qu’aucun ne s’attroupât, ne commît aucuns excès, voies de fait ou insurrections, et que chacun se comportât en bon citoyen.

            La maréchaussée, au nombre de quatre hommes, commandés par le sieur Sallé, brigadier, étant aussi sur les ponts et places.

            Environ les huit heures, il s’est présenté du côté du faubourg Saint-Privé et à l’entrée du pont qui communique à la ville, une foule d’hommes de différentes paroisses, notamment de celle de Saint-Léger, qui, comme citoyens, venaient à l’assemblée primaire , et dont la majeure partie était armée de bâtons.

            Prévenus par M. le Commandant de la garde nationale et le brigadier de la maréchaussée d’avoir à déposer dans une maison bourgeoise dudit faubourg leurs bâtons, plusieurs d’entre eux y paraissaient décidés, mais d’autres obstinés les en détournèrent, ce qui excita une rumeur qui les porta à exiger que la troupe se retirât et rompît la haie qu’elle avait formée. Il leur fut présenté que la garde nationale et la troupe n’avaient été placées que pour tenir le bon ordre et éviter qu’il n’arrivât entre eux aucunes disputes et voies de faits, et que si on les engageait à quitter le bâton, c’est qu’ils ne pouvaient paraître dans l’assemblée avec des bâtons.

            Ces gens ont persisté avec imprécations et menaces, les méchants d’entre eux se sont portés même à dire qu’il fallait s’armer pour forcer la garde citoyenne et défaire l’ordre de ladite cavalerie.

            Les attroupements s’augmentant de plus en plus, ainsi que leurs résistances et violences, les citoyens de la ville se craignant exposés, il fut demandé que l’on présentât à la foule animée le drapeau rouge .

            Ce drapeau rouge fut apporté et présenté au milieu du pont, dans l’espérance de leur en imprimer et de les contenir.

            En effet, un nombre des principaux citoyens de ladite ville leur ayant fait des représentations et les ayant engagés à la paix, ils ont quitté alors leurs bâtons et les pierres qu’ils avaient amassées et sont entrés paisiblement dans la ville, où le calme a régné jusqu’à une heure après-midi.

            Sur les onze heures, tous ces particuliers se sont réunis et formèrent un nombre considérable, hommes, femmes et enfants ; ils se portèrent au marché au blé, et au mépris d’une publication faite authentiquement et au son de la caisse, au nom des sieurs Mathieu, fermier d’Anlezy, et Piquet, fermier de Villecourt, qui, menacés depuis plusieurs jours de la vie et du feu, avaient fait annoncer leur blé, sçavoir : le seigle, à raison de 24 sols le boisseau, poids de 20 livres , et le froment, à raison de 34 sols, ont exigé que ledit blé fût livré à 20 et 30 sols.

            Leurs cris et menaces ont déterminé un des blatiers à ouvrir le marché à ces derniers prix, et il fut alors vendu plus de 2000 boisseaux de l’une et l’autre espèce, tandis qu’aux marchés précédents, même les plus forts, la vente n’avait jamais dépassé les 450 boisseaux.

            Sur les deux heures après-midi, la même foule s’est transportée à l’hôtel de ville, est entrée dans les salles et corridors, a garni la rue en demandant qu’il fût fait taxe du pain proportionnellement au prix du blé, sçavoir : le pain bis à raison de six liards la livre, et le pain blanc, à raisons de deux sols .

            Il leur a été représenté par nous, officiers municipaux, qu’ils n’auraient point dû investir l’hôtel commun et s’attrouper dans le salles d’icelui ; que si le blé avait été mis à 20 et 30 sols, ce n’était que par les violences et menaces qu’ils avaient faites aux marchands ; et que sur une insurrection de cette espèce, il n’était point possible de faire la taxe qu’ils exigeaient, parce qu’elle occasionnerait la ruine des boulangers pourvus de grains au prix de 40 et 42 sols le boisseau.

            Ces gens se sont animés de plus en plus et ont fait menaces très-vives auxquelles il a fallu céder, n’ayant pas au moment la force suffisante, l’habitant se trouvant confondu dans la foule ; et que si on eût exercé la voie de rigueur pour repousser cette insurrection, on aurait pu perdre un nombre de bons citoyens sans châtier les méchants qui ont fait proclamer, au nom de la municipalité, le pain bis à un sol six deniers, et le pain blanc à deux sols, en contraignant le préconiseur à faire cette publication et en forçant deux officiers municipaux d’en donner l’ordre.

             Ensuite un peloton de cette foule s’est transporté chez le sieur Gessier, marchand de vin et porte-drapeau de la milice nationale, a investi sa maison et a voulu l’avoir pour lui couper la tête, sous prétexte qu’il avait porté le drapeau rouge.

             Mais de bons citoyens ont écarté ce projet et les ont décidés à se retirer.

             Ce peloton s’est à l’instant réuni à d’autres groupes, et ensemble sont venus de nouveau à l’hôtel de ville, où ils ont demandé à nous, officiers municipaux, de taxer le vin rouge à raison de 30 livres la pièce et le vin blanc à 20 livres, et que les cabanes des marchands fussent à l’instant rasées et démolies.

             Nous, officiers municipaux, leur avons dit ne pouvoir faire cette taxe ni ordonner cette démolition, que ce serait ruiner les marchands qui avaient acheté leur vin plus de 60 livres la pièce et avaient fait à gros frais l’établissement de leurs magasins.

             Cette réponse ayant excité les méchants, pour les tranquilliser et les rappeler à la paix, il a été par nous consenti qu’il serait publié que les marchands déposeraient leur vin dans la huitaine ailleurs que dans leurs magasins ; mais cette décision ne leur ayant point paru suffisante, plusieurs d’entre eux se sont détachés pour aller chercher les marchands de vin, les réunir et leur faire passer un acte par lequel ils se soumettraient à donner leur vin rouge à 30 livres la pièce et le vin blanc à 20 livres.

             A cet effet, ils ont requis Me Edmond Decray, notaire, à rédiger ledit acte, qu’ils ont fait publier et lire par le préconiseur dans les lieux accoutumés ; de suite se sont transportés aux magasins desdits marchands de vin, ont forcé d’ouvrir les portes d’iceux et de leur donner du vin comme convention entre eux énoncée en leur acte. Les marchands, craignant la fureur de ces gens, ont ouvert leurs magasins, où ils ont choisi, bu et débité, depuis les quatre heures jusqu’à neuf heures du soir, deux ou trois pièces de vin , en annonçant qu’ils laissaient le surplus pour le lendemain, que cela leur donnera du courage et de l’esprit pour faire autre chose, et enfin se sont retirés après ces différentes vexations.

             La municipalité, dans toutes ces démarches, a cru qu’il était plus intéressant d’user de prudence que d’employer la force, d’autant qu’il y avait confusion de bons et mauvais citoyens, et a porté son attention à faire découvrir les auteurs principaux de ce soulèvement.

             Dont et du tout, nous, officiers municipaux, avons fait et rédigé le présent procès-verbal.

             A Decize, en l’hôtel commun, les jour et an que dessus, en présence de M. François Victor Burgat de Saint-Hilaire, commandant de la garde nationale ; MM. Clément, Douette, Grenot du Pavillon, Raboué et Donjan, officiers de ladite garde, et Sallé, brigadier, commandant la maréchaussée, et notre secrétaire. »

 

             Cette fois, Decize connaît une véritable émotion populaire. Il y avait déjà eu une alerte le 18 avril 1790 ; le chargement d’un bateau de blé, appartenant au sieur Pascauld, marchand de Nevers, avait été pillé sur le port. La ville avait dû payer une indemnité de 2848 livres au commerçant mécontent. Les insurrections de la faim éclatent un peu partout en ce printemps 1790 : les journaliers, manœuvres et petits artisans espèrent beaucoup de la Révolution ; les abandons des privilèges et la déclaration des droits de l’homme ne leur suffisent pas ; leur principale préoccupation, c’est le pain. La fin du printemps, c’est le moment crucial de la soudure : il faut vivre sur les dernières réserves de l’année précédente avant la nouvelle récolte. C’est alors que les prix s’envolent. Il est inévitable que la fureur populaire se tourne contre les accapareurs : marchands de blé, paysans riches, meuniers et boulangers, accusés de stocker le grain pour faire monter les prix. Les mécontents interviennent dans les villes à l’occasion des marchés où l’on fixe les prix du grain.

              Qui sont ces mécontents ? L’auteur du procès-verbal n’en cite aucun, il les appelle la foule ou les méchants. Il n’y a, semble-t-il, aucun meneur connu ; les deux clans rivaux sont également menacés et font bloc ensemble contre la populace des faubourgs et des villages avoisinants ; et, vieux réflexe chauvin, on montre du doigt les frères ennemis de Saint-Léger… Cette foule est-elle si impressionnante ? Il faut la ramener aux dimensions d’une petite ville de 2500 habitants ; elle est pourtant assez forte pour en imposer à cinquante cavaliers bien entraînés, à cinq gendarmes et à une centaine de gardes nationaux ; on doit trouver 200 à 300 manifestants, mélangés aux familles venues régulièrement au marché, aux femmes et aux enfants ; parmi la foule, il y a les inévitables badauds, dont quelques bons bourgeois de Decize; c’est pourquoi toute action militaire se terminerait par un bain de sang.

              Les responsables du maintien de l’ordre ne prennent pas de risques et adoptent la seule solution convenable : temporiser, calmer les excités et satisfaire quelques revendications sans céder sur tout. En de semblables occasions, des officiers municipaux imprudents ont déjà entraîné plusieurs massacres (en avril et mai 1790 à Nîmes, à Montauban, sans oublier la Bastille l’année précédente).

              Mais cette manifestation prend, sur la fin, un tour beaucoup plus violent : les méchants veulent décapiter un homme ; ils passent de la revendication assez légitime du pain moins cher à des exigences d’ivrognes et leur invasion de la ville se termine en beuveries. La populace repart moins glorieuse ; les officiers municipaux et leurs concitoyens l’ont échappé belle.

              Cette folle journée est significative. Jusqu’à présent, la Révolution n’opposait à Decize que les intérêts personnels de quelques familles bourgeoises. Une autre force, bien plus brutale et imprévisible, montre qu’elle a aussi une existence politique. Les élites les plus progressistes n’hésiteront pas s’appuyer sur le petit peuple, à l’utiliser au besoin, contre leurs adversaires. La Révolution risque de devenir plus sanglante…

 

              Le 16 février 1792, le marchand de blé Philippe Legros obtient le remboursement « sur les deniers communaux de Decize » de 1100 boisseaux de froment qu’il a dû « livrer au peuple sur ordre des officiers municipaux le 29 mai 1790. »

 

Cf. Pierre Volut, Decize, le Rocher et la Révolution, ch. III.

 

NOTES :

L’assemblée primaire se tient dans l’église des Minimes ; il s’agit de réunir les électeurs et d’élire les représentants qui siégeront au district et au directoire du département de la Nièvre. Le 19 juillet 1790, Decize élira quatre administrateurs départementaux : le fermier Claude Mathieu ; Jean Piron, curé et maire de Fours ; Joubert, maire de Saint-Hilaire ; Guillaume Decray, avocat et ancien juge royal.

Le drapeau rouge évoque, depuis le XIXe siècle la révolte, l’insurrection ; aux siècles précédents, il signifiait le dernier avertissement lancé par les autorités, avant de réprimer une révolte.

Le boisseau est une mesure d’environ douze litres de grains ; cela correspond en poids à un peu plus de dix kilos.

Le liard vaut trois deniers ou un quart de sol. La livre de pain vaudrait alors un sol et demi, alors qu’elle valait trois sols au début de l’été 1789. C’est le maire qui fixe autoritairement le prix (taxe) du pain.

Le préconiseur est un crieur public ; il est employé par la municipalité pour faire les annonces légales.

La pièce de vin est un tonneau contenant 480 pintes, soit environ 450 litres ; si la pièce est vendue 30 livres, la pinte revient à 12 sols et le verre de vin à un sol et demi.

Entre 900 et 1200 litres de vin !

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