Les trois premiers quatorze juillet de Decize.

 

Le 14 juillet 1789.

             Aucun événement notable n’est signalé à Decize ; pendant que les Parisiens assiègent la Bastille, la ville est calme, comme la plupart des provinces françaises.

             La veille, Michel Forgeux, 38 ans, voiturier par terre, a épousé en l’église Saint-Aré Marie Glouppe, veuve d’Antoine Sallé.

             Ce 14 juillet, le curé Guillaume Adrien Decray enterre Jeanne Renaud, 76 ans, épouse du tisserand Antoine Roulet ; l’une des doyennes de Decize s’est éteinte.

             Le lendemain 15, deux petites filles viennent au monde : à Saint-Privé, Marie Beaumont, fille du sellier Gabriel Beaumont et de Jeanne Frossard ; à Saint-Aré, Geneviève Bonnet, fille naturelle de Claudine Bonnet, de père inconnu.

 

Le 14 juillet 1790.

             Comme toutes les communes de France, Decize célèbre en grande pompe la Fête de la Fédération. Depuis un mois, le conseil municipal délibère pour organiser ces cérémonies et pour envoyer des représentants de la ville à Nevers, à Paris. Le grand jour arrivé, la foule se réunit dans la plaine de la Saulée [sic], au-delà des cabanes ; un office religieux est dit par un Père Minime ; les officiers municipaux sont là, entourés de la Garde Nationale, des gendarmes et d’un détachement de 50 hussards originaires de Metz. A midi, le maire Melchior Renaud harangue les soldats en ces termes :

             « Braves hussards !

             C’est aujourd’hui que vous recevez la récompense justement méritée par vos généreux services, aujourd’hui vous partagé [sic] le bonheur si ardemment désiré par tous les habitants du grand empire, la liberté, la paix et l’union y sont établies et nous sont à jamais assurées par les liens de l’amitié la plus parfaite.

             Chaque vrai citoyen jure d’être toujours fidèle et soumis à la loi, et à son Roy, et de les défendre jusqu’à la dernière goutte de sang.

             Vous avez de justes droits au grand et solennel serment, vous qui, dans les moments du plus grand trouble, dans les instants les plus critiques, estes restés fidèles à celui que vous aviez déjà fait, et qui ci-devant avez si bien combattu pour le salut des citoyens, les loix et le Roy.

             Tous les François dans ce moment se soumettent aux mêmes devoirs et leur désir est de vivre et de mourir avec vous en frères et vrais amis. Soit béni le jour qui nous assure à jamais le bonheur de notre chère Nation et que le lien qui nous lie à elle soit indissoluble. »

 

              A cette invitation, transcrite en français et en allemand sur le registre, avec des maladresses mais une calligraphie très recherchée, les hussards répondent en choeur, et dans les deux langues :

              « Tous jurons d’être toujours fidèles à la Nation, à la loi et au Roy, de maintenir de tout notre pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et sanctionnée par le Roy, de protéger les propriétés, la libre circulation des denrées, et la perception des impôts, de rester à jamais unis aux François par le saint noeud de la fraternité la plus parfaite, aussi vrai que Dieu nous aide. Amen. »

              « Diesen Eid werdet ihr schwören

              Wir schwören auf ewig der Nation, den Gesetzen, und dem König treu zu bleiben, mit ganzem Vermögen die Gesetzgebung zu unterstützen, welche die Nationalversammlung bestimmt und der König bewilligt hat ; jeden Eigentümer zu beschützen sowie auf den freyen Verkehr aller Lebensmittel und die Einnahme der Auflagen, auch durch die heiligen Bande mit allen Franzosen vereinigt zu bleiben. So wahr uns Gott helfe ! Amen. »

 

Le 14 juillet 1791.

             Melchior Renaud a des accents lyriques pour le deuxième anniversaire de la Prise de la Bastille et pour prêter serment à la Constitution, votée par l’Assemblée Constituante :

            « Chers frères et citoyens,

            La fête que tous les François célèbrent aujourd’huy, et célébreront tous les ans à pareil jour et à pareille heure, a été instituée par un décret de l’Assemblée Nationale pour leur rappeler l’époque mémorable où ils ont brisé leurs chaînes et conquis leur Liberté. Mais les circonstances les plus impérieuses de ce jour nous invitent tous à nous réunir dans un même esprit pour conserver cette liberté et pour soutenir de toutes nos forces la Constitution décrétée par l’Assemblée Nationale, édifice contre lequel tous les orages de la politique, les efforts de l’intérest, de l’envie viendront toujours se briser. Nous avons tous fait ce voeu, nous devons l’accomplir jusqu’au tombeau, nous avons tous juré et ferons le serment le plus solennel d’être unis par les liens indissolubles de la fraternité, de défendre jusqu’au dernier soupir, avec courage et fermeté, la Constitution de cet Empire et les décrets de l’Assemblée Nationale. Nous sommes aujourd’huy tous François, tous frères, tous libres. Renouvelons donc avec joie, en présence de celuy qui punit le parjure, le serment si sacré pour notre bonheur et pour celuy de notre postérité.

            Dites, mes frères, tous avec moy, la main levée au Ciel : je jure d’être fidel à la Nation, à la loy, au roy, et de soutenir de tout mon pouvoir et au péril de la vie la Constitution et les décrets de l’Assemblée Nationale sanctionnés par le Roy .

            Signé à la minute : Renaud, maire ; certifié conforme : Saignol, secrétaire.

            Le lendemain, 15 juillet 1791, un décret va suspendre Louis XVI de ses fonctions jusqu’à ce qu’il accepte l’acte constitutionnel. Le texte définitif sera voté le 3 septembre. Depuis sa fuite à Varennes (du 20 au 25 juin), le roi est surveillé de près et son pouvoir de plus en plus amoindri.

 

Cf. Pierre Volut, Decize, le Rocher et la Révolution, ch. V, pp. 119-120.

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