LA SOCIETE POPULAIRE DE DECIZE.

             En 1793, les sociétés populaires et patriotiques, les comités de vigilance et les clubs se multiplient. Après Nevers, La Charité, Clamecy et Cosne, Decize possède sa Société Populaire animée par Jean-Baptiste Chapsal, Billouë, Blondat-Gervais, les bourgeois progressistes de la ville.

             Il arrive parfois que cette société soit le théâtre de disputes. La séance du 25 août est houleuse, comme en témoigne le procès-verbal établi par Jacques Bodin. L’objet de cette réunion est de « disposer le Peuple à l’exécution du grand mouvement qui doit se faire pour repousser l’ennemi intérieur et extérieur ». Si l’ennemi extérieur reste anonyme et lointain, l’ennemi intérieur signifie pour certains Decizois le voisin, le rival, et les passions vont vite se déchaîner.

             Le citoyen Billouë rapporte à la tribune les résultats de sa mission à Nevers. L’assemblée manifeste sa satisfaction. Après ce prologue, l’assemblée est envahie par des « individus malveillants » qui « provoquent un tumulte ». Parmi eux les nommés Davaut, Pain, Lafleur et Grégoire, et aussi les femmes Prieur et Marchangy. Tous ces gens sont suspects ; Grégoire « finit par se jeter sur le citoyen Combes et luy donne deux coups de poing dans l’estomac sous prétexte que Combes l’a menacé de loin d’une badine. »

              Le président de séance Blondat-Gervais est descendu de force de la tribune ; Lafleur le remplace et « cherche à soulever le peuple contre les membres de la société et contre les autorités constituées ». Les notables se replient prudemment chez eux. Les séditieux se réunissent alors chez Michel Conquis, fonctionnaire destitué (à la suite des élections annulées pour fraude en décembre 1792).

              Le lendemain lundi après-midi, la maison du procureur-syndic est assiégée par une foule qui proteste contre la rareté et la cherté des grains. La question du pain n’est qu’un prétexte car, selon Bodin, chaque manifestant possède chez lui du pain en quantité… « La plus grande partie de cet attroupement était composée de femmes », la femme Grégoire aurait dit : « Il faut absolument qu’il y ait une insurrection. Si on ne vient pas la faire avec moi, je la ferai seule ! »  Les meneurs sont des ouvriers de la Charbonnière.

              Les membres de la Société Populaire concluent qu’il y a dans le district de Decize un complot anti-révolutionnaire, organisé par les aristocrates, que ces derniers tentent de soulever le peuple contre les vrais révolutionnaires à propos de la question fallacieuse du pain, que « la nommée De Dienne, l’une des suspects, consignée dans sa maison près de la maison commune, souffle publiquement l’esprit de révolte », que diverses lois autorisent les municipalités à réagir en punissant les fauteurs de troubles, enfin que l’accusateur public doit dénoncer les meneurs au citoyen Fouché, commissaire de la Convention, et au conseil du département.

              La Société Populaire n’a de populaire que le nom. Lorsqu’il s’agit d’abattre les ennemis officiels du moment, elle fait appel au peuple. Mais lorsque le peuple de la ville et des faubourgs se présente pour obtenir de meilleures conditions de ravitaillement, la Société se replie sur elle-même pour protéger les intérêts de ses membres, qui appartiennent tous aux catégories privilégiées. Ces journées d’août 1793 constituent le troisième soubresaut vraiment populaire de la Révolution à Decize, après l’émeute du 28 mai 1790 et les élections contestées de décembre 1792. Ces trois événements ont inquiété les notables et ils leur ont servi pour régler leurs comptes entre les clans : Blondat contre Renaud, puis Bodin contre Conquis. Lafleur, la femme Grégoire, le marinier Cordelet, le vigneron Robert, les ouvriers de la Charbonnière, les verriers sont manipulés par des hommes plus puissants qu’eux… qui ont confisqué à leur profit l’étiquette populaire.

Cf. Pierre Volut, Decize, le Rocher et la Révolution.

 

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