LES DECIZOIS CONTRE LEUR GOUVERNEUR :

L'AFFAIRE VOUMAS (1648-1652)

 

             En 1646, le gouverneur du château se nomme le sieur Du Saulier. Quelles sont ses attributions ? Il doit avant tout veiller à l’entretien du château des ducs de Nevers ; au milieu du XVIIe siècle, l’état général du château et des murs de la ville est convenable, d’importants travaux ont été réalisés trente ans plus tôt ; les bâtiments d’habitation sont encore suffisamment confortables pour loger des grands seigneurs de passage à Decize, comme Gaston d’Orléans, frère du roi Louis XIII, qui s’arrête cette année-là en allant aux bains de Bourbon. Le gouverneur est aidé dans sa tâche par une dizaine de personnes : des domestiques et cuisiniers et cinq ou six hommes d’armes. En cas de menace militaire contre la ville, cette faible garnison ne suffit pas, aussi le gouverneur est-il habilité à commander la milice bourgeoise fournie par les habitants ; il peut également recevoir l’aide d’un bataillon de soldats du roi, mais c’est à titre exceptionnel et pour une courte durée, car les armées sont sans cesse sur les frontières du Nord-Est.

             En 1648, François de Bonnay, Seigneur de Voumas , est établi gouverneur du château par Charles II de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue. Par lettres patentes du 22 décembre, le roi donne son accord. Le nouveau gouverneur est issu d’une famille noble parmi les plus anciennes du Bourbonnais et du Sud du Nivernais. Il est né à Moulins en 1600. C’est le fils d’Antoine de Bonnay et de Jeanne de La Perrière. Parmi les nombreuses possessions de la famille de Bonnay, on compte le château de Verneuil, près de Decize ; on trouve aussi les terres de Vaumas, entre Moulins et Dompierre-sur-Besbre.

 

             François de Bonnay, à peine arrivé à Decize, devient très impopulaire ; il se montre autoritaire et s’entoure de gardes dont le comportement est qualifié par les habitants de « brutal et aventurier ». Le contexte national est alors caractérisé par les débuts d’une guerre civile, la Fronde. Le sieur de Voumas décrète l’état de siège et oblige la milice bourgeoise à monter la garde sur les remparts ; les portes sont fermées chaque soir par ordre des échevins; le gouverneur exige que ces clés lui soient remises.

             Les Decizois se plaignent de ces abus au marquis Alexandre de Saint-André Montbrun, gouverneur et lieutenant-général de la province. Celui-ci vient à Decize en 1649, tente de calmer les esprits et inspecte les fortifications.

             En janvier 1650, Mazarin - qui n’achètera le duché que neuf ans plus tard - fait arrêter plusieurs princes du sang, Condé, Conti et Longueville, soupçonnés de s’allier aux parlementaires dans un complot contre le roi. Dans le Nivernais, le Berry, la Bourgogne, l’agitation reprend. Louis XIV, qui est encore sous la tutelle de Mazarin et d’Anne d’Autriche, fait écrire le 28 juin 1650 : « Chers et bien amés, étant bien averti que ceux qui ont pris les armes, dans notre royaume, contre notre service et le repos de nos sujets, sous prétexte de la détention de nos cousins les princes de Condé et de Conty et le duc de Longueville, ont désiré s’emparer du château de Desize, dont la conséquence serait grande pour notre service et pour la tranquillité publique, et voulant y pourvoir, nous mandons au sieur marquis de Saint-André Montbrun, notre lieutenant-général en Nivernois, de se transporter vitement audit Desize et d’organiser dans ladite ville une bonne et suffisante garde des habitans d’icelle, pour la conserver sous notre obéissance et sous l’autorité dudit sieur de Saint-André, et, en son absence, sous celle du gouverneur dudit château . »

              Voumas profite de la situation pour renforcer son despotisme et les habitants de Decize réclament à nouveau contre lui. La reine-mère Anne d’Autriche, agissant en tant que régente, demande au marquis de Saint-André Montbrun de réconcilier les bourgeois et leur gouverneur : « Son Altesse Royale a estimé que rien ne pouvoit mieux assurer le château de Desize qu’en y faisant entrer des bourgeois pour le garder. Elle désire donc que vous vous transportiez le plus tôt que vous pourrez en cette ville et qu’après avoir rétabli l’intelligence entre le gouverneur et les habitans, vous fassiez en sorte que ceux-ci soient employés à la garde du château . »

              L’affaire se prolonge jusqu’en février 1652. Louis XIV, devenu majeur, adresse alors aux échevins la lettre suivante : « Chers et bien amés, les avis que vous nous avez ci-devant donnés de la mauvaise conduite du sieur de Voumas, gouverneur du château de Desize, et ceux que nous avons reçus d’ailleurs, nous donnant sujet de ne point prendre confiance en son affection et fidélité à notre service, nous vous avons voulu faire cette lettre par laquelle nous vous mandons et ordonnons que, incontinent que vous l’aurez reçue, vous ayez à mettre hors dudit château ledit sieur de Voumas, ensemble la garnison qu’il a établie, à faire bonne garde tant en icelui qu’en notre bonne ville de Desize pour la maintenir et la conserver en notre obéissance, et à favoriser entièrement l’exécution de l’ordre que nous avons donné au commissaire de notre artillerie, pour se charger par bon et fidel inventaire de toutes les pièces de canon, poudre, armes, boulets et autres munitions qui se trouvent dans ledit château. Ce que nous promettant que vous accomplirez soigneusement, ainsi qu’il est de notre intention, nous ne vous en ferons plus exprès commandement. »

 

              Le commissaire de l’artillerie royale est le comte de Bussy-Rabutin, nouveau gouverneur du Nivernais. Il va démanteler l’artillerie qui protège le château et la ville de Decize. Le prétexte est le siège de la forteresse de Mont-Rond, dans le Berry, où les partisans de la Fronde se sont réfugiés. Le roi en profite aussi pour affaiblir définitivement une place-forte appartenant au duc du Nivernais dont il se méfie. La famille Gonzague, à qui la France a prêté ses armées pour l’aider à reprendre Mantoue en 1630, n’est guère reconnaissante et se rapproche dangereusement de l’Espagne. Roger de Bussy-Rabutin a raconté l’épisode dans ses Mémoires : « [Le 9 mars 1652], je fis faire  l’appréciation devant moi, par les officiers du conseil du duc de Mantoue et par un commissaire de l’artillerie de la part du roi, de six canons de batterie, de trente livres de balles, de 500 boulets de calibre et de 16 emboîtures de fonte, de toutes lesquelles choses le roi avoit besoin pour le siège de Montrond et qu’il prenoit dans le château de Desize. Cet équipage fut estimé 55740 livres, qui furent déduites sur les 900000 livres que le roi avoit données en l’acquit du duc de Mantoue, pour partie de la dot adjugée à la princesse Marie de Gonzague, reine de Pologne . »

             En avril 1652, Bussy-Rabutin exhorte les Decizois à être fidèles au roi et à chasser de la ville ceux qui « donneroient le sujet de douter de leur fidélité pour le service du roi ». Il avait beau jeu de donner ce conseil, lui qui s’était rallié à Louis XIV un an plus tôt, après avoir pris position pour les Frondeurs… Louis XIV ne lui saura pas longtemps gré de ce ralliement, puisqu’il sera embastillé treize mois en 1665, puis exilé jusqu’à sa mort dans son château bourguignon.

             Quant à François de Bonnay, il se retire sur une autre terre de sa famille, à Frasnay, près de Rouy, puis à Moulins. C’est dans la capitale du Bourbonnais qu’il meurt le 2 février 1688 ; son corps est inhumé à Vaumas le 7 février. Au cours des deux siècles suivants, on va retrouver d’autres membres de la famille de Bonnay à Decize ou dans les environs : ils cèdent Verneuil à la famille de Maumigny ; à Lucenay-les-Aix, le marquis Charles François de Bonnay anime la résistance contre la Révolution, puis il organise des filières d’émigration ; enfin, le 18 février 1860, à la mairie de Decize, l’industriel Guillaume Emile Boigues marie sa fille Claire Henriette Emilie au comte Henri Aimé de Bonnay.

             Après le dénouement de l’affaire Voumas, la ville de Decize a été maintenue dans l’obéissance au roi, mais elle a perdu l’artillerie qui lui garantissait sa protection depuis le début du siècle. En conséquence, la fonction de gouverneur d’un château sans défense ne risquait plus d’attirer d’autres officiers belliqueux ; cette fonction tombera peu à peu en désuétude ; désormais, les représentants locaux de la royauté résideront en ville ; le château va connaître l’abandon et la ruine.

 

Cf. Pierre Volut, Decize en Loire assise, ch. VIII, pp. 135-137

Lettre citée par Frédéric Girerd, op. cit., pièces justificatives, et Louis-Mathieu Poussereau, op. cit., pp. 23-25.

SOMMAIRE

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NOTES :

Le nom Vaumas, orthographié aussi Vomas, est devenu Voumas sur les registres nivernais (AC 095 et 1 B). C’est cette dernière graphie que nous avons adoptée ici.

Roger de Rabutin, comte de Bussy (1618-1693), militaire et écrivain, cousin de Madame de Sévigné. Lieutenant du roi en Nivernais de 1645 à 1653. Exilé dans son château de Bourgogne après la parution de l’Histoire Amoureuse des Gaules.