LE PRIEURE BENEDICTIN SAINT-PIERRE DE DECIZE

 

 

            Vers 1026, Landri, premier comte héréditaire de Nevers, cède aux moines bénédictins de l'abbaye Saint-Germain d'Auxerre des terrains sur lesquels ils vont bâtir un prieuré. Renaud, second comte de Nevers et fils de Landri, confirme ce don par une charte en 1032.

 

            La construction des bâtiments abbatiaux se fait dans la seconde moitié du XIe siècle et le XIIe siècle. De ce prieuré bénédictin, il reste le plan d'ensemble des bâtiments, les soubassements, le clocher et une partie du choeur roman de l'ancienne église.

            Le 5 des ides de février 1151 [1], une bulle du pape Eugène III précise les droits de dîmes des religieux du prieuré Saint-Pierre et leur accorde la nomination des curés de plusieurs paroisses des environs: Sainte-Marie (de Brain), Saint-Maurice, Saint-Léger et Saint-Martin (de Druy).

 

            A partir de 1445, plusieurs documents rappellent que le prieur de Saint-Pierre a le droit de basse-justice sur les habitants de plusieurs paroisses soumises à sa dîme.

 

            On connaît assez mal la présence bénédictine à Decize. Combien étaient-ils ? Sans doute un tout petit nombre. Les constructions imposantes, la superficie de l'enclos du prieuré et les revenus importants (fermes, rentes et dîmes) tendent à prouver que les bénédictins ont bénéficié d'avantages multiples concédés par les comtes de Nevers, par les échevins de Decize et les seigneurs des paroisses voisines. Le dernier prieur commendataire, Claude de Damas, issu d'une puissante famille du Nivernais, n'a sans doute pas négligé les ressources du couvent.

            Toutefois, Jean Hanoteau mentionne des difficultés passagères : en 1370, le prieuré ne peut payer une redevance due à l'évêque de Nevers [2]

 

            Quoi qu'il en soit, les bénédictins ont, semble-t-il, délaissé leur prieuré de Decize aux XVe et XVIe siècle. Le grand incendie qui a ravagé Decize en 1559 n'a pas épargné l'église et les bâtiments claustraux. On distingue plusieurs pierres marquées par le feu, dans les parties inférieures de l'ancienne église. Au début du XVIIe siècle, le prieuré Saint-Pïerre était à l'abandon [3]

 

                                                                 LE COUVENT DES MINIMES DE DECIZE

 

            Les Minimes appelés à Decize.

            Les Minimes, ou Ermites de saint François (sous-ordre des Franciscains), ont été institués en 1435 dans le sud de l'Italie par saint François de Paule (1416-1507). L'ermite de Calabre était venu à Plessis-lez-Tours afin de soigner le roi Louis XI et l'assister dans son agonie, puis il s'était établi en Touraine et il avait acquis une très grande réputation parmi les Français.

            Dans le grand courant de la Contre-Réforme qui suit le Concile de Trente, les Minimes, moines prédicateurs, sont appelés dans le Nivernais afin de lutter contre le protestantisme. Ils sont déjà installés à Nevers lorsque les échevins de Decize leur conseillent de venir en leur ville "pour le bien commun des habitans de cette ville et lieux circonvoisins où se retrouvent quelques uns faisant profession de la religion prétendue réformée." Ils pourront s'établir dans un ensemble conventuel que les Bénédictins sont prêts à leur céder, le prieuré Saint-Pierre. "Au moyen du catéchisme, des prédications et autres saints et pieux exercices", ils doivent venir à bout des petites communautés protestantes qui subsistent dans le sud du Nivernais.

            Le 23 mai 1621, les échevins et les principaux habitants de Decize délibèrent sur l'établissement des RR. PP. Minimes. Dans un premier temps, on leur cède la Maison du Sacristain, un petit bâtiment qui jouxte le prieuré (au lieu-dit le Car-Tarault, ou Cartarot), acheté 107 livres à Lucas Mignault. La municipalité de Decize octroie aux Minimes une rente de 600 livres tournois, à condition qu'ils prêchent dans l'église Saint-Aré neuf fois par an (grand-messes de la Purification, de l'Ascension, de Saint-Aré, de la Nativité, de la Pentecôte, de l'Assomption, de la Trinité, de la Fête-Dieu et de la Toussaint). Un premier contrat entre la ville et les Minimes est passé devant le notaire Pasquier dès le lendemain de cette délibération. Le 4 octobre 1621, le supérieur du couvent de Nevers vient prendre possession des premiers locaux [4]

 

            Le long transfert du prieuré, d'un ordre religieux à l'autre.

            Les religieux Minimes doivent ensuite obtenir toute une série d'autorisations. En juillet 1622, le roi Louis XIII approuve la cession du prieuré par lettres patentes données à Tonneins ; le duc de Nivernais, l'évêque de Nevers, l'abbé de Saint-Germain d'Auxerre approuvent également. Cinq religieux arrivent à Decize, accompagnés par le R.P. Dupré, provincial de France. Maître Contamine, notaire, enregistre l'installation du R.P. Nicolas de La Croix, premier prieur des Minimes de Decize. Le procureur fiscal verse la première rente.

            Ces autorisations sont suivies, pendant encore près de vingt ans, par des démarches complexes. Une ordonnance approuve la cession par les Bénédictins du prieuré aux Minimes; le bureau des finances de Moulins enregistre cette cession le 7 octobre 1622 ; le pape Urbain XIII, le Parlement de Paris, le duc de Nevers sont consultés et donnent leur accord. Il reste à céder les multiples droits et dépendances attachés au couvent. Le dernier prieur titulaire, Claude de Damas, est dédommagé. Le 23 juin 1624, sont prononcés officiellement "désunion, démembrement, extinction et suppression du prieuré bénédictin". Les Minimes rembourseront encore 4000 livres à la famille de Damas en 1668.

            La cession d'un prieuré entre deux ordres religieux est avant tout une importante affaire commerciale. Et, quoi qu'en ait pensé l'historien Jean Hanoteau, le prieuré de Decize n'était pas si misérable. L'inventaire des biens et droits du couvent établi en 1790 est impressionnant ; la fortune des Minimes, évaluée autour de 400 000 livres à cette époque, n'a pas été bâtie seulement depuis 1622. La plupart des dîmes, des bordelages, des rentes, des fondations, le monopole des fours banaux, plusieurs domaines agricoles avaient été transférés des Bénédictins aux Minimes.

 

            Comment s'enrichir au moyen du bordelage.

            Ce transfert ne se passe pas sans résistance de la part de la population qui aurait bien aimé se débarrasser de charges qu'elle trouve indues. Entre 1630 et 1650, la communauté taisible des Simons, résidant dans le domaine du même nom, tente de s'affranchir du bordelage que les Minimes ont repris aux Bénédictins ; le procès tourne à l'avantage des Simons, mais ils ne gagnent pas pour autant car les Minimes cèdent tous leurs droits à Guillaume Sallonnyer, notable de Decize ; par le mariage de François Tillot de Tronsay avec Louise Sallonnyer, les droits reviennent à l'avocat Tillot qui parvient, quelques années plus tard, à déposséder les Simons de leurs terres...

            La dépossession des biens de la famille Valette est une autre illustration de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, avec encore une fois la victoire finale des Minimes. En 1514, Pierre Valette achète des terres à Guillaume Champverrois. Un siècle plus tard, Hugues Valette, maître de sa communauté, accroît le bien familial de plusieurs bois, taillis et ouches situés du côté de la plaine Raimbaut (paroisse de Saint-Léger des Vignes). Le même Hugues, associé aux dénommés Jean et Laurent Valette, pense encore augmenter le bien commun en achetant des terres aux frères Jean et Jacques Couasnon en 1651. Mais, les Valettes ont vu trop grand, ils ne parviennent pas à payer les traites. En 1655 et 1656, les biens des Valettes sont saisis et hypothéqués à la requête des Couasnon. Pour éviter de tout perdre, les Valettes s'endettent auprès de l'inévitable François Tillot. Celui-ci transmet en 1680 une rente sur les Valettes à un autre usurier, Jean L'Empereur, qui cède la rente aux Minimes. A l'issue de procès fort embrouillés qui durent de 1682 à 1685, les terres de Hugues, Jean et Mathias Valette sont vendues en adjudication et les Révérends Pères Minimes emportent le lot, d'une valeur de 3300 livres. La ferme des Valettes garde le nom de la communauté qui l'a fondée, mais elle entre dans le patrimoine des Minimes jusqu'à la Révolution [5]

            Parmi les abondants grimoires de cette époque, deux textes rédigés en latin montrent l'imprécision de l'orthographe de Decize à cette époque : "in conventu deziziensi (dans le couvent dezizois)" et "...oppidi ziensis vulgo zize Nivernensis... (de la cité zisoise que l'on nomme en langue vulgaire Zize en Nivernais)". La prononciation populaire est restés : "D'zize".

 

            La reconstruction du couvent.

            Les Minimes, nouveaux possesseurs du prieuré Saint-Pierre, doivent entièrement rebâtir leur couvent, d'autant plus que, le 17 juin 1626, la nef de l'église s'écroule. Seuls le clocher et le choeur subsistent de l'édifice roman. Le notaire Jacques Pasquier avait déjà dressé, quelque temps auparavant, un procès-verbal inquiétant de l'état du prieuré : les portes restaient ouvertes jour et nuit ; la volaille, les chiens, les chats et les petits enfants circulaient librement dans l'église ; les autels étaient recouverts de paille et de détritus ; les châsses renfermant les reliques de trois saints étaient grandes ouvertes depuis qu'un forcené les avait renversées...

            Le nombre de religieux s'accroît. Pour financer les travaux, ils vendent les arbres qui couvrent 300 arpents [6] de l'immense forêt qui leur a été léguée par les Bénédictins (désormais elle est appelée forêt des Minimes). Des arbres que François Boucheroux, seigneur des Maretz, demeurant à Orléans, leur paie 18000 livres et qu'il fait livrer en aval.

            Des équipes de maçons s'affairent pour réparer le couvent et bâtir une nouvelle nef, plus large. Cette nef est éclairée par de grandes baies ogivales. Elle est surélevée par rapport au transept. Assez rapidement, l'ancien choeur roman est délaissé et sert de sacristie ; des estrades et des cloisons de planches sont érigées dans le transept. Les stalles des religieux entourent le maître-autel. Une seconde séparation, grillagée ou matérialisée par une grille, isole les moines de la nef, dans laquelle les habitants de la ville peuvent se tenir pendant les offices.

            Le 12 août 1643, un acte notarié donne la liste des moines : le prieur se nomme Gilles Cossard, il est entouré des pères Nicolas Flémon, Bernard Pignier, Bernard Prévost, Pierre Lefebvre, Pierre Aprest, Nicolas Saller, Joseph Fargue et Pierre Priart.

            Le 23 novembre 1650, le roi Louis XIV exempte le couvent du logement des gens de guerre. "Sa Majesté fait deffense à tous chefs et officiers commandants et conduisants les gens de guerre de quelque nation et qualité qu'ils soient de loger ny souffrir qu'ils soient logé aucun de ceux qui sont sous leurs charges, dans le convent, maisons, four banal et lieux en dépendants." Cette lettre de sauvegarde est réitérée le 19 décembre 1656 : le roi "permet auxdits Religieux de mettre les armoiries de sa Majesté, panonceaux et batons royaux en tels endroits et advenues des dittes maisons et métairies." L'écusson portant les armes royales est apposé sur la façade. Il est entouré par deux autres écussons : à droite les armes de Charles de Gonzague (entourées du grand collier de l'ordre de la Rédemption, fondé à Mantoue) et à gauche trois clefs rappelant que l'ancien prieuré a été consacré à saint Pierre [7]

            Le couvent est terminé en juin 1669. Monseigneur Vallot, évêque de Nevers, vient le bénir et "confirmer pendant deux jours de suite un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants".

 

           Les Minimes face à leurs adversaires.

            La première mission des Minimes consistait à convertir les protestants. A Decize, les conversions sont extrêmement rares. Les registres paroissiaux ne mentionnent que deux conversions de militaires de passage. Parallèlement, une soeur du couvent Sainte-Claire, Guillemette Pierrette, expulsée pour inconduite, se réfugie en 1655 auprès du ministre protestant de Corbigny, et elle abjure la religion catholique.

 

            Plusieurs incidents soulignent la difficulté de la tâche qui incombait aux Minimes. Dès 1629, les religieux reprennent l'église Saint-Maurice. Les curés de Saint-Aré leur abandonnent cette petite paroisse car, sur la rive gauche de la Loire, on leur tient des propos impies, on se moque d'eux et plusieurs habitants se vantent même d'être huguenots. Le père Machon, prieur des Minimes, se charge d'affronter ces mauvais paroissiens. Cent ans plus tard, les Minimes sont en conflit avec les curés de Saint-Aré qui ont décidé de faire détruire l'église Saint-Maurice.

 

 

            En 1665, le père Chantelle est retenu en otage et ridiculisé par Charles de Cossaye, seigneur de Beauvoir, libertin notoire. L'affaire est portée devant les juges de Saint-Pierre-le-Moûtier : Charles de Cossaye est condamné à six mois de prison, à 4000 livres d'amende et il doit verser 600 livres d'indemnités au religieux qu'il avait molesté.

 

 

            La fortune des Minimes.

            De nombreux documents d'archives se rapportent aux Minimes : plusieurs terriers, auxquels ont été joints des plans et atlas très précis, recensent leurs propriétés des bois de La Machine (près de 500 hectares de forêts valant 182000 livres en 1790) et les multiples droits et redevances dont ils bénéficiaient.

            Saint François de Paule avait créé un ordre voué à la pauvreté. Cet idéal est rappelé dans un "Bref de Notre Sainct Père le Pape Pie V par lequel il est déclaré que les Minimes sont compris sous le nom de Mandians [sic] et que comme tels ils doivent jouÿr de toutes les Grâces et Privilèges concédés à iceulx..." Ces "minimi (très petits)" ont réussi en un peu plus d'un siècle à amasser l'une des plus grosses fortunes du Sud-Nivernais.

            La liste de leurs biens et droits est impressionnante :

- les bâtiments conventuels, la maison du sacristain [8], les dépendances, granges, pressoir, jardins, vergers de l'ancien prieuré bénédictin Saint-Pierre ;

- depuis le 19 juillet 1645, une pension annuelle de 600 livres payée sur les octrois de la ville ;

- le droit de petite justice sur les paroisses de Saint-Léger et Saint-Maurice [9] ;

- une exemption de péages, d'impôts de toutes sortes et de subsides [10] ;

- le franc-sallé : les Minimes pouvaient consommer deux minots de sel par an sans payer aucune gabelle [11];

- une exemption de toutes taxes sur les vins ; les Minimes avaient en outre le droit de premier ban, c'est-à-dire que leurs vignes étaient vendangées avant toutes les autres ;

- une rente sur les tailles de Nevers (pourcentage de l'impôt) ;

- le droit exclusif sur les fours banaux de la ville et de ses faubourgs, assorti d'une fourniture gratuite de pain par les boulangers de la ville ;

- depuis 1667, un droit sur les étals des marchands forains venant au marché ;

- le droit de nomination des curés de Saint-Léger et de Saint-Maurice ;

- le fief de Chevannes ;

 

- des institutions pieuses : la rente de Gabriel Pilloux (1664, 60 livres par an), la fondation de Jeanne Mellin, épouse de Robert Tillot de Tronsay (1665, 400 livres), la fondation de Jean Camus (1684), la fondation de François Coppin, seigneur de Chevannes et avocat, et de damoiselle Françoise Save ;

- les reliques de saint Eutrope sont conservées dans le couvent [12] ;

- à partir de 1621, la Confrérie du Rosaire et du Scapulaire est rattachée au couvent ;

- à partir de 1630, une prière de 40 heures pour l'obtention d'indulgences se dit dans l'église du couvent le dimanche de la quinquagésime.

 

            Le long de la nef de l'église du couvent est construite à partir de septembre 1629 la chapelle des Sallonnyer. Jacques Sallonnyer de la Garde, receveur des gabelles au Grenier à Sel de Decize et procureur fiscal de la ville, et son épouse Esmée Dormant lèguent 800 francs afin de bâtir une chapelle de 12 pieds de long sur 10 de large et d'une hauteur suffisante en voûte. Les donateurs désirent être inhumés dans cette chapelle. Ils organisent tout le détail de leurs funérailles, le décor de la chapelle et de l'autel. Un tableau en toile représentant la Visitation doit surmonter l'autel. "Lesdits donateurs seront représentés en vif, à genoux et en prières sous la Vierge". Cette chapelle Notre-Dame de la Visitation est bénie le 3 mai 1631 par Gilbert Roüard, l'un des curés de Saint-Aré. Une rente annuelle de 25 livres doit assurer les services anniversaires des deux époux. Cette rente sera d'ailleurs contestée par un descendant en 1690... 

 

            Les biens agricoles sont la Vigne de la Bannie et celle du Pavé, au climat de Chaumont ; une vigne et une maison à Saint-Maurice ; le pré Simonnin à Saint-Maurice ; le pré de Saisy ; une maison à La Charbonnière ; le domaine des Valettes, un bordelage sur le domaine de la Guédine (provenant de Guillaume Guédin), un bordelage sur le Lieu Thomas ou Cariat, près de l'église de Saint-Léger ; un bordelage sur le domaine Martin Masson ; le pré de Bellevaux (entre Sougy-sur-Loire et La Machine.

 

            Les biens industriels sont des droits sur les charbonnières de La Machine, les étangs de la Meulle et environ 25 coupes de chacune 45 arpents de bois. Le 23 février 1636, les RR. PP. Minimes autorisent Pierre Fossard et André Fournier à "faire tirer pendant neuf ans le charbon de pierre ès terres et bois de la Meulle, la Bichetée des Ecots et autres bois et terres à eux appartenants [13]." Ce contrat est régulièrement renouvelé. En 1740, l'exploitant se nomme Gounot et il agit pour le compte du Sieur Pinet des Ecots, en 1755, c'est Blaise Gounot fils.

            En 1634, les Minimes décident de faire bâtir une forge et des fourneaux en contrebas des étangs de la Meulle. Jacquette de Vaux, épouse de Jean Carpentier, est associée à ce projet. En 1718, entre la forge, la maison Masson et le Domaine Brûlé, les Minimes songent à établir un grand étang qui compléterait leur mise en valeur de la vallée de la Meulle ; une chaussée de 115 toises doit barrer la prairie de Bellevaux. Le plan de l'arpenteur Leverme est le seul témoignage de ce nouveau projet.

 

            Les Minimes perçoivent la dîme du vin de Saint-Léger et du faubourg de Crotte, importants climats viticoles. Et ils lèvent la dîme des lieux-dits et terres de Chevannes, Villecourt, Mussy, la Quenouille, Fonzay, Bussière, Vanzé, Lurcy, Magny-sur-Abron, Reugny, Saulx, Besnes, Crécy, Villards, Marly, Crotte, Bruyères de Chassenay, La Saulaye, Les Feuillats, Saint-Maurice, Monceaux, Tort, Saisy, et surtout d'une partie de l'île de Saint-Aré (rues commerçantes de la Roche, des Lombards, des Pêcheurs, du Pavillon, couvent de la Marmite, les Halles, faubourgs de la Madeleine et Saint-Marcel).

 

            Les Minimes, experts en procédure.

            D'abondants dossiers retracent les procès en tous genres menés par les Minimes contre leurs voisins, ou contre des groupes d'habitants de Decize et des paroisses voisines.

            L'un de ces conflits oppose les Minimes à un autre ordre religieux, les chartreux d'Apponay. En 1565, ceux-ci ont dû quitter leur couvent (situé près de Fours), pillé par les protestants, et se réfugier à Decize. Leur prieur, Claude Guiot, avait alors reçu des Bénédictins du prieuré Saint-Pierre une maison rue des Roches, où il a résidé quelques années. En 1637, le notaire Barthélemy Pasquier a racheté aux Chartreux cette maison et le jardin attenant d'une superficie de douze toises un pied et quatre pouces sur vingt pieds et deux pouces. Or, l'acte de cession, rédigé par Jacques Pasquier, ancêtre de Barthélemy, est raturé, surchargé. Les Chartreux ont élargi leur jardin en faisant élever un mur de séparation avec le jardin du prieuré Saint-Pierre. Les Minimes établissent, avec l'aide d'un notaire de Decize, un factum contre Barthélemy Pasquier et contre les Religieux Chartreux d'Apponay, auquel ils joignent plusieurs plans [14]. Apparemment, la rectification de frontière demandée n'a pas été exaucée par la justice. Ce procès souligne l'âpreté des conflits de mitoyenneté.

            Un autre procès oppose les Minimes à Mathieu d'Arcy, écuyer, seigneur de Levanges vers 1632. Il a tué des bestiaux qui avaient commis des dégradations dans sa terre des Brosses de Besne ; ces animaux s'étaient échappés du Pré du Prieur, un pâturage appartenant au couvent. L'affaire a été conclue par un compromis.

            Des procès à répétition mettent aux prises les Minimes contre des seigneurs voisins : Benoist Marie de Vaux de Germancy en 1725, Ignace Carpentier de Vanzé et Louis Sallonnyer à propos du moulin Varioux en 1710-1715, Hyacinthe de Dreuille d'Avry en 1786, Louis-Gaspard Prévost de la Croix en 1785 (pour le contrôle de la chasse).

            A propos de ridicules questions de préséance, les Minimes et le clergé de Saint-Aré ont plusieurs fois recours à la justice.

 

            La dispersion des Minimes.

            C'est une autre justice qui vient leur demander des comptes à partir de 1790. Les six derniers Minimes, Jean Sionnest, Jean-Joseph Gaudry, Joseph Gaudot, Guillaume Pajot, Jean-Baptiste Masclet et Nicolas Desvignes sont réduits à l'état laïc. Leurs livres de comptes sont épluchés par l'administration nouvelle de la commune et du district, qui est venu installer ses bureaux dans le ci-devant couvent.

            Leur revenu total pour l'année 1789 est établi à 13898 livres 17 sols et 9 deniers, sans compter les redevances en nature. Si l'on ôte les charges et dettes à rembourser, les religieux ont dépensé en 1789 5000 livres, soit moins de 1000 livres par individu, une somme qui est inférieure aux 1500 livres du salaire promis par l'Assemblée Nationale aux prêtres fonctionnaires. Mais, les Minimes restent propriétaires de ces immenses richesses qui frappent l'imagination des Decizois, et qui sont devenus biens nationaux.

            On met en adjudication les domaines agricoles. La Guédine vaut 12452 livres, les Valettes 18000 livres, la Meulle 19500 livres, les coupes de bois 182211 livres...

 

 

 

            ANNEXE 1 : liste des prieurs, correcteurs et contrôleurs des Minimes de Decize.

 

            Le prieur était le chef spirituel des religieux du prieuré (cette charge semble avoir "tourné" entre les religieux), le correcteur avait la responsabilité de la vie matérielle de la communauté (intendance et gestion des propriétés). Le contrôleur était une sorte d'inspecteur en tournée.

 

Nicolas de La Croix (1622), André Maillard (1627), Ignace de La Forêt (1628), Nicolas Auvre (1634), Roch Pauper (correcteur, 1637), Etienne Machon (1638), Gilles Cossard (1643, 1648, 1657, 1659 et 1663), Pierre Aprest (1645, 1651, 1660 et 1662), Sébastien Trinquet (1654), Martin Arbelat (1652, 1665, 1672 et 1674), Antoine Caussonnière (1659), De Varegge (contrôleur, 1669), Jean Pigeot (correcteur, 1674), Louis Prosvidier (1675), François Tiry (1678 et 1684), René Thuillier (1683, 1687, 1699 et 1705), Claude Desmazure (1688), Jean-Baptiste de Sainct-Lo (contrôleur, 1690), Claude Raffron (1691), Thomas Duvivier (1692), François Cossard (1695), Jean-François Mangon (1696), Nicolas Fouqueret (1700), Guillaume Le Tellier (1708), Antoine Champion (1712), Pierre Bonnard (1714), Pierre Dessierne (1716, 1722 et 1726), Noël Geoffroy (1718 et 1730), Etienne Bertault (correcteur, 1720), Jean Aupied (1724), Charles Robin (1726), Pierre Cuvillier (1735), Philippe Louys (1737 et 1740), Robert Boule (1739 et 1752), Georges Savarin (1739), Jacques Bellot (1744), Claude Pescourd (1753), Clarles Tillier (1754 et 1758), Jean-François Rousset (1756), Jean-Baptiste Debiat (1759), Martin Mouturier (1762), Jean-Jacques Bellot (1775), Hubert de Chéry (1780), Gabriel Bontemps (1786), Pierre Dangelin (1787) et Jean Sionnest (1789-1790).

 

            ANNEXE 2 : liste des curés de Saint-Léger présentés par les Bénédictins

                                                                                                            puis par les Minimes de Decize.

 

            Les prieurs du prieuré Saint-Pierre de Decize sont les "curés primitifs de Saint-Léger", chargés de présenter des candidats de leur choix à la nomination de l'évêque de Nevers.

 

            1 mars 1455 :                Philippe MILLIN, présenté par Jean BOURGOING (prieur de Saint-Pierre de Decize) et Guillaume PARPAIN sont en concurrence.

                                                  Philippe MILLIN est nommé.

            19 octobre 1572 :        Claude CLERC est présenté par Marc de DAMAS

            27 juillet 1605 :            François PERRET est présenté par Claude de DAMAS

            5 mai 1637 :                  Jacob HENRY permute avec Barthélemy ESMALLE, curé de Saint-Laurent de Chassenay.

            25 juin 1638 :                Barthélemy ESMALLE permute avec Michel BRETON, curé de Saint-Loup-sur-Abron. Michel BRETON meurt en 1684.

            1658 :                            Nomination d'un vicaire, François GREFFIER.

            1er février 1684 :          Edmond DECRAY est présenté par Claude AYMIER, prieur des Minimes.

            10 juin 1703 :                Les habitants de Saint-Léger demandent un desservant. Ils adressent une requête à l'évêque.

                                                   Celui-ci rappelle aux Minimes leurs responsabilités envers la paroisse dont ils sont gros décimateurs.

            1715 :                             Le Père Minime CHENU est commis à la desserve de la paroisse.

            1716 :                             Le Père Minimes Embert MESSIAN est commis à la desserve.

            3 octobre 1718 :           Claude MARINYER, nommé curé de Saint-Léger, conteste la tutelle des Minimes. Il est nommé curé de Saint-Privé quelques mois plus tard.

                                                   Il est remplacé par le curé ALAUX.

            1720 :                             Le Père Minime François Nicolas Louis LECLERC DE BLICOURT dessert la paroisse.

            1730 :                             Le curé se nomme DUGUET.

            Puis, de 1734 à 1780, les Minimes desservent directement la paroisse de Saint-Léger. Mais ils oublient parfois leurs devoirs... Le 2 juillet 1776, Léonard-Gabriel ROGUE, l'un des quatre curés de Saint-Aré, attaque en justice les religieux. Le juge constate qu'"il n'a pas été loisible audits religieux Minimes de Decize de députer l'un d'eux le 30 mars dernier pour aller officier en la paroisse de Saint-Léger-des-Vignes". Il leur fait défense de récidiver à l'avenir et leur ordonne que "lorsqu'ils jugeront à propos d'exercer les droits des curés primitifs, ils [soient] tenus de se conformer aux déclarations du roi de 1726 et 1731."

 

            En novembre 1780, un prêtre nommé LAFONT, originaire d'Auvergne, est nommé curé de Saint-Léger. Il est replacé par Jean-Baptiste BURIN, dernier curé de Saint-Léger avant la Révolution.

           

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RETOUR


[1]  Le calendrier romain julien, repris par le premier calendrier chrétien, utilisait toujours la division romaine traditionnelle de chaque mois (ides, nones et calendes, avec décompte des jours avant ces trois repères). Les ides de février étaient le 13e jour du mois.

[2]  Jean Hanoteau, Guide de Decize, p. 77 et sq. ; et Discours, Association amicale des Anciens Elèves du Pensionnat N.D. des Minimes, 1931, p. 15-26.

[3]  Sur cette période, une étude complémentaires doit être menée aux A.D. de la Nièvre et de l'Yonne : archives de l'abbaye Saint-Germain d'Auxerre.

[4]  Cf. Inventaire des titres des Minimes de Saint-Pierre de Decize, A.D.N. cote H 274. Ce document, très complet et rédigé d'une façon très lisible regroupe plusieurs centaines d'informations capitales sur les Minimes de Decize.

[5]  Il n'est pas étonnant que les citoyens de Saint-Léger réclament en 1789 "la suppression du clergé et la récupération de leurs gros revenus..." (Cahier de doléances de Saint-Léger-des-Vignes).

[6]  Un arpent équivaut environ à 5000 m2, soit 1/2 hectare. Les religieux vendent donc les arbres qui couvrent 150 hectares. Dans les années suivantes, ils réorganisent de façon très méthodique l'exploitation de leur forêt par cantons. Un plan montre les prévisions de coupe sur deux siècles et demi.

[7]  Ces écussons ont été copiés et remplacés au début du XXe siècle, lorsque le comte de Dreux-Brézé a fait restaurer la grande baie vitrée de la façade. Mais la pierre très friable n'a pas résisté aux intempéries ni à l'incendie de 1979.

[8]  Cette maison, située au coin de la rue de la Roche et de la rue de la Montagne Saint-Pierre, a appartenu au sacristain des Bénédictins, Etienne Bailly, d'où son nom.

[9]  On appelait alors petite justice la justice de première instance chargée de statuer sur les conflits de voisinage et les petits délits ; elle était rendue par un juge local, nommé par  le seigneur justicier (en l'occurrence le prieur des Minimes); ce dernier percevait des redevances lors de chaque procès.

[10]  Les péages sur la Loire et l'Aron alimentaient l'octroi de la ville de Decize. Les subsides étaient des impôts royaux, destinés en principe à soutenir l'effort militaire.

[11]  En 1771, il fallait payer 61 livres 15 sols et 6 deniers de taxe au grenier à sel de Decize pour un minot de sel (environ 50 litres).

[12]  Saint Eutrope, évêque de Saintes au IVe siècle. Son nom signifie en grec : tourné vers le bien. On le fête le 30 avril. Les reliques du couvent des Minimes sont attestées le 17 août 1633 par un procès-verbal signé par Hugues Maulais, lieutenant de la châtellenie de Decize.

[13]  Avant les Minimes, les Bénédictins affermaient déjà les chaumes et mines de charbon de terre. En janvier 1588, le prieur de Saint-Pierre avait établi un bail à ferme avec Jean de Brain et Guillaume Gergant. En décembre 1599, Claude de Damas avait fait affaire avec Claude Rollet, marchand à Decize.

[14]  Ces plans sont très précieux car ils nous montrent le détail de la rue des Roches et du couvent en 1637. Ils peuvent être comparés au plan du Terrier Grenot de 1772.