LA REVOLUTION & LES BIENS NATIONAUX

 

            Le 2 novembre 1789, le 22 novembre 1790, le 29 novembre 1791.

            Dans la séance du lundi 2 novembre 1789, l'Assemblée Nationale décide par 566 voix contre 346 que tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres, et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces. Les ordres religieux sont dissous, les moines et religieuses sont invités à se séculariser, c'est-à-dire à redevenir laïcs. Les derniers Minimes de Decize repartent dans leurs familles.

            Un an plus tard, les prêtres sont invités à prêter serment, à la Nation, à la Loi et au Roi. D'autres serments suivront. Une moitié des prêtres refusent ces serments, à l'instigation du Pape et de la hiérarchie. Ils deviennent insermentés ou réfractaires.

            Le 29 novembre 1791, les prêtres réfractaires sont déclarés hors-la-loi, proscrits. Certains quittent la France, d'autres se cachent. Plusieurs prêtres des environs de Decize et quelques religieuses connaîtront la prison dans les caves des Minimes.

 

            Le couvent est utilisé par l'administration.

            Un plan très précis, levé au début de 1790 par le géomètre Boirot, présente l'ancien couvent dans son ensemble, étage par étage, pièce par pièce. L'ancienne utilisation des locaux est mentionnée (église, cellules des moines, réfectoire, bibliothèque, etc...) La nouvelle affectation de chaque pièce est écrite en surcharge :

- la nef de l'église devient une salle de réunion pouvant contenir la population adulte mâle de la commune à l'occasion d'assemblées primaires ; des réunions de la Société Populaire de Decize s'y dérouleront régulièrement ;

- l'ancien choeur de l'église, que les moines avaient transformé en sacristie, devient salle d'archives ;

- le tribunal occupe les grandes salles donnant sur le jardin ;

- les sous-sols sont cloisonnés de façon à constituer plusieurs cachots pour hommes et pour femmes ;

- des bureaux prennent place dans les deux étages de l'autre aile ;

- quelques logements sont attribués à des fonctionnaires.

            Cependant, cette cité administrative va perdre son importance lors de la réorganisation du département. Decize est en 1790 le chef-lieu d'un district et le siège d'un tribunal ; quelques années plus tard, les districts disparaissent et la ville de Decize n'est pas promue chef-lieu d'arrondissement ; le tribunal se réduit à une simple justice de paix (qui tient ses séances une fois par semaine seulement).

            D'autre part, les bâtiments sont la propriété de la Nation et non celle de la commune. Le 29 ventôse an XI, un administrateur du département souligne une anomalie : "la municipalité de Decize jouit depuis plusieurs années d'une partie de la maison conventuelle des cy-devant Minimes de Decize, où elle tient ses séances, sans en payer le prix des loyers montant à 200 francs par an, sous prétexte que la gendarmerie occupe une maison leur appartenant [l'hôtel de ville acquis par la municipalité en 1777] pour laquelle le gouvernement ne lui paye aucun loyer..."

            La municipalité de Decize est mise en demeure : soit elle accepte de payer le loyer, ramené à 150 francs par an et le ci-devant couvent des Minimes deviendra la nouvelle mairie de la ville ; soit elle refuse et elle retrouve ses anciens locaux de la Grand'Rue. Dans le second cas, il faudra vendre les Minimes.

           

            La prison des Minimes.

            Le tribunal du district et, plus tard, la justice de paix occupent trois grandes salles qui dominent la cour. Les prisons attachées à ces tribunaux sont installées dans les sous-sols.

            Il y a sans doute des prisonniers de droit commun. Mais les détenus dont les archives ont gardé les noms sont des prisonniers politiques. Le 12 août 1792, les autorités révolutionnaires établissent une liste de suspects, comprenant les responsables de la Coalition des Véritables Amis du Roy et de la Patrie : Grenot l'Aîné, Descombes cadet, Rérolle, Gounot, Verneuil, père Deschamps, Guyot, Renaud traiteur, Coquet, Renaud [1] , Gessier, Arnaud, Breidt, Raboué, Saignol, Dormont, Michel Ducaroy, Robinot juge [2], Mahieu l'Aîné, Grenot le jeune et Grenot Cantin.

            Les suspects sont incarcérés dans les caves des Minimes. Ils connaissent des conditions de vie assez diverses. Le 12 septembre suivant, Jean-Marie Grenot, transféré sur sa demande de l'ancien dépôt (l‘ancienne conciergerie du château) dans la maison des Minimes où il pensait trouver "un lieu plus sain et plus commode", découvre que le confort en est absent ; il n'a pas le droit de sortir, même pour se rendre aux lieux d'aisance, il n'a aucune lumière et ses proches ne peuvent communiquer avec lui qu'à travers une petit guichet pratiqué dans la porte. A une pétition de ses parents, le secrétaire du district répond que ces mesures sont indispensables pour garantir la sécurité publique et empêcher toute évasion [3]

            L’ancien maire Melchior Renaud et son épouse Adrienne Marinyer (70 et 69 ans) partagent ces conditions de vie spartiate, auxquelles leur vie bourgeoise ne les avait pas préparés. D'autres détenus bénéficient de faveurs : ils ont fait venir leurs lits et literies, leurs livres et objets usuels, des domestiques leur apportent de l'extérieur des repas chauds.

            A l'occasion de rafles pratiquées sur l'ordre de Fouché, représentant en mission à Nevers, un petit groupe de prêtres des environs séjourne dans les cachots des Minimes. Léonard Rogue, Léonard Roux, Barthélemy Saignol, François Deschamps, Jean-Baptiste Lambert... Pour certains d'entre eux, ce n'est que la première étape d'une déportation à Brest [4]

            Plusieurs religieuses effectuent un long séjour dans les caves des MInimes. Les clarisses Louise Revel et Rosalie-Louise de Landelle du 28 avril 1793 à octobre de la même année, et du 24 mars 1794 à janvier 1795. Les religieuses de la Charité Anastasie de Montméja, Rosalie Guyot et Rosalie Delord pendant plus d'un an.

 

            La prison des Minimes libère la plupart des détenus politiques lorsque la rigueur révolutionnaire s'apaise, mais elle reçoit toujours les détenus de la police municipale et ceux de la justice de paix. En 1810, le maire Guillaume Blondat de Levanges signe un devis des ouvrages à faire pour la construction d'une maison de détention dans une aile des Minimes (aile parallèle à l'ancienne église, au coin de l'escalier). Au rez-de-chaussée, deux salles sont aménagées pour les hommes et femmes malades, au premier étage, quatre cellules dont une pour les femmes.

            La prison des Minimes semble avoir été délaissée sous le Second Empire pour d'autres locaux jouxtant le Tour Guy-Coquille. Le maire Tresvaux de Berteux écrit au préfet, le 29 juillet 1852 : "Je vous assure que les prisonniers sont beaucoup mieux logés que beaucoup de nos habitans. Dès une heure du soir, les rayons du soleil pénètrent dans les cellules et ôtent toute humidité [5]."

 

 

            La vente des biens nationaux.

            Mis sous séquestre fin 1789, les biens des ci-devant Minimes sont placés sous la surveillance de plusieurs "citoyens dignes de confiance". Les coupes de bois, les fermes, les fours banaux et plusieurs maisons appartenant précédemment aux Minimes sont progressivement vendus. Les acquéreurs sont des hommes de lois et des commerçants : Edmond Billouë, Louis-Michel Cartier, Thomas Archambault, Claude Sallignat, Claude Auboy, Louis-Philippe Gaudry. Etienne Joseph Coquille, le responsable du courrier entre Decize et Nevers, achète en Thermidor et Messidor an IV deux maisons mitoyennes au monastère et une partie des jardins. L'ancienne chapelle des Sallonyer, accolée à la nef, devient un appentis, l'orifice ouvrant sur la nef est muré.

            Si les dépendances et les propriétés agricoles sont dispersées, l'ensemble des bâtiments monastiques est intact. Toutefois, les responsables du district et de la commune constatent assez rapidement des pillages dans l'ancien couvent. Des livres ont été dérobés dans la bibliothèque des ci-devant moines ; les voisins sont venus prendre des matelas, des meubles. Un inventaire est exigé par l'administrateur départemental des Biens Nationaux. Les citoyens Jean-Baptiste Duménil et Gilbert Saignol effectuent cet inventaire le 27 floréal an VII (17 mai 1799).

 

            Les bâtiments se dégradent ; il faut réparer plusieurs toits, renforcer un mur de soutènement. Le clocher et l'arête du toit de l'église ont souffert en Brumaire an II, lors de la dépose des quatre cloches. Le 15 Frimaire suivant, l'entreprise Ducaroy est chargée de démonter une partie du clocher, d'édifier une nouvelle charpente et de couvrir la tour. C'est alors que le clocher perd son bulbe et retrouve une structure plus proche de l'architecture romane. L'église est couverte d'ardoises neuves.

            Après plusieurs réparations onéreuses, l'administration décide de vendre l'ancien couvent des Minimes. La vente aux enchères se passe à la préfecture de Nevers. A l'extinction du troisième feu, le citoyen Claude-Marie Raboué, seul enchérisseur, commerçant à Decize, devient propriétaire du couvent pour la somme de 8000 francs. Le paiement est effectué trois ans plus tard : le 2 avril 1811, la quittance est signée par le sénateur Chaptal, comte de Chanteloup, trésorier du Sénat.

 

 

****************************************

 

RETOUR

 

 

[1]  Melchior Renaud, maire de Decize de 1785 à 1791. Cf. Decize, le Rocher et la Révolution, chapitres V et VI.

[2]  Claude Robinot, oncle maternel de Saint-Just.

[3]  A.D.N., cote 7 L 19.

[4]  Cf. Decize, le Rocher et la Révolution, p.166-168.

[5]  A.D.N., cote 4 N 40/2.