L’ANCIENNE EGLISE DES MINIMES

DEVENUE SALLE DE SPECTACLES

 

L’ANCIENNE EGLISE COUPEE EN DEUX

 

            Déjà à l’époque des religieux minimes, l’église avait été coupée en deux : le chœur transformé en sacristie, le transept suffisant pour les stalles et pour l’autel ; la nef, séparée du transept par une cloison de bois, permettant aux habitants de la ville d’assister aux offices religieux. Les frères maristes ont inversé cette répartition : le chœur et le transept romans ont constitué la chapelle de l’école ; la nef, bizarrement surélevée au XVIIe siècle, est progressivement devenue une salle de spectacle pour les distributions des prix à la fin de l’année scolaire, pour des fêtes, des expositions de travaux d’élèves.

            La cloison de bois est remplacée par un mur en briques appuyé sur deux gros piliers qui soutiennent le clocher.

 

            Le Cercle Saint-Aré.

            Les frères maristes et leurs élèves ne sont pas les utilisateurs exclusifs de la nef désaffectée et rebaptisée simplement salle des Minimes. A la fin du XIXe siècle est créé le Cercle Saint-Aré, patronage lié à la paroisse, financé par le comte de Dreux-Brézé et animé par les vicaires. Le Cercle donne chaque année quelques spectacles théâtraux et musicaux dans la grande salle. Il propose aussi des conférences populaires - qui doivent faire concurrence à celles que présentent les instituteurs publics dans une salle de la mairie.

            Le dimanche 3 février 1901, en soirée, pour la fête du Cercle Saint-Aré, le public assiste à deux comédies, à un récital de violon et à la lecture du conte d’Alphonse Daudet, Le Sous-préfet aux champs. Alphonse Daudet est à la mode au Cercle : quelques semaines plus tard, le conte Les Vieux est proposé au public.

            Le dimanche 2 février 1903, les mélomanes viennent écouter un concert donné par l’Union Chorale Decizoise. On remarque particulièrement La Reine de Chypre, un morceau chanté par M. Rageot ; M. Serre chante La Favorite et M. Guiblain interprète Si je m’appelais le Bon Dieu. M. Thépénier récite le monologue Le Déporté et toute la troupe termine par la pièce de Courteline Un Client sérieux. 

            La fête de février 1904 attire quelque 500 spectateurs. Le programme est composé des morceaux suivants :

- les pizzicati du ballet Sylvie, de Léo Delibes ;

- la Gavotte des Mathurins, de G. Lemaire ;

- la pièce de théâtre Le Moulin du chat qui fume ;

- la comédie Les Tribulations du Marquis de La Grenouillère.

            En mai 1907, la paroisse fête Jeanne d’Arc. La chorale de l’église chante des extraits de la Jeanne d’Arc de Gounod et M. le curé prononce une conférence sur les amis et les ennemis de la bergère de Domrémy. Deux mois plus tard, lors de la fête du pensionnat des Minimes, M. Gabriel Monnot dirige la Symphonie du Cercle Saint-Aré qui interprète l’ouverture du Calife de Bagdad de Boieldieu, le chœur Attila devant Rome de Bazin et Le Soldat de bois de Pourny.

            Le 29 novembre 1908, le concert de la Sainte-Cécile se tient dans la grande salle des Minimes. Il regroupe l’Harmonie Municipale (dirigée par M.Meunier) et plusieurs solistes.

            Jeanne d’Arc revient en force en 1909 et 1910. Un grand défilé solennel parcourt les rues de Decize le dimanche 24 octobre 1909 - il est perturbé par les invectives lancées par des ouvriers maçons qui travaillent sur le chantier de l’Hôtel de Ville. Mgr Gauthey, évêque de Nevers, vient assister dans la grande salle des Minimes à la représentation de la Jeanne d’Arc de Jules Barbier. Le rôle de la Pucelle est tenu par mademoiselle Rachelle Roy, celui de Lahire par M. Demay, un artiste dramatique professionnel. Gabriel Monnot dirige la Symphonie du Cercle qui joue des morceaux qu’il a spécialement composés, dont la Ronde des petites bergères de Domrémy. M. Gonin, violoniste du conservatoire de Lyon, joint son talent aux musiciens locaux. La pièce est reprise l’année suivante [1]. 

            Pour la distribution des prix de 1910, M. Monnot, sa chorale et ses musiciens triomphent avec La Marche des marmousets, La Ronde des lutins et du petit oiseau, les chœurs Vive la France et Espagne.

 

            Le premier animateur du Cercle Saint-Aré est l’abbé Félix Carnicelly. Le clergé du canton entreprend alors un important effort d’animation et d’encadrement des jeunes. A La Machine, le Cercle Ouvrier joue un rôle similaire. Des confréries ouvrières sont réorganisées (Saint Eloi, Sainte Anne, Saint Fiacre, Saint Nicolas…) Des processions se déroulent lors des fêtes patronales. Le journal clérical La Croix du Nivernais rend compte de ces activités.

            Très proches du Cercle Saint-Aré par leurs sympathisants et leurs mécènes, il y a l’Union Chorale de Decize, fondée en 1902 et dirigée par M. Guiblain, la société de gymnastique L’Avant-Garde de Decize, fondée en 1907, la Batterie de Decize, dirigée par Etienne Porchery (5 tambours et 10 clairons). Les élèves des Minimes forment l’ossature de ces associations. Le comte de Dreux-Brézé les préside et leur ouvre sa bourse, comme il dirige la Croix-Rouge et la Société des Courses. On peut parler d’un noyautage socioculturel au bénéfice de l’Eglise, conformément aux instructions du Pape Léon XIII (encyclique Rerum novarum, 1891).  

            L’ambiance de guerre larvée entre cléricaux et anticléricaux confère une étrange vitalité à tous ces cercles, associations et clubs. En pleine querelle des congrégations, le Journal de la Nièvre proclame : « La réussite du Cercle Saint-Aré est une réponse à ceux qui se livrent aujourd’hui à l’ignoble inventaire des couvents [2]. » Dans les journaux rivaux, La Tribune Républicaine, L’Observateur de la Nièvre, les démonstrations gymniques des petits culs blancs de Monsieur le Comte et les mièvres spectacles théâtraux sont régulièrement ridiculisés.

 

            1914 : la guerre éclate. L’école des Minimes reçoit fin août un premier convoi de 23 blessés, puis un second en septembre. Pour venir en aide à ces soldats malheureux, le jour de Noël, un gala réunit dans la grande salle une centaine de Decizois et les convalescents. De telles manifestations de soutien aux soldats et aux réfugiés se tiennent dans la grande salle des Minimes jusqu’à la fin du conflit.

            Après la guerre, le Cercle Saint-Aré reprend ses activités. L’abbé Camille Bornet succède à l’abbé Carnicelly. Il lance même une équipe de football, l’Avant-Garde Decizoise, éphémère club rival de l’Association Sportive des Dragueurs de Decize.

 

            Le Cinéma Rex.

            Au milieu des années 1930, les jeunes du Cercle Saint-Aré peuvent assister les jeudis après-midi ou pendant les vacances scolaires à des projections d’images fixes (premières diapositives) ou de films en format réduit. Les responsables du patronage ont alors des ambitions plus modernes : attirer une partie des spectateurs qui fréquentent le cinéma Mondial (cette salle existe depuis 1912). La grande salle des Minimes est aménagée ; un faux plafond masque la lumière des grandes baies vitrées pour la transformer en salle obscure de cinéma.

 

            A partir d'avril 1937, le Cinéma Paroissial des Minimes joue chaque dimanche, à dix-sept heures. « C'est simple et c'est moral. On repart avec de la joie, de l'émotion saine et un peu plus d'idéal dans le coeur [3]. » Le prix est modique : un franc. Le 6 février 1938, a lieu l'inauguration d'une salle « rajeunie et élégante, aménagée pour l'acoustique ». Quatre séances hebdomadaires sont prévues (vendredi et samedi à 20 h 45, dimanche à 16 h et 20 h 45). Le Cinéma des Minimes est désormais le concurrent du Mondial. Le premier film proposé porte un titre que la conjoncture européenne rend symbolique : Veillée d'Armes.

            Pendant le second conflit mondial, l’abbé Parent, vicaire de la paroisse, inscrit le cinéma des Minimes à l’Amicale des œuvres, une fédération de patronages nivernais. Le cinéma va changer de nom pour devenir le Rex.

            En 1957, la cabine de projection est modernisée selon les normes de sécurité de l’époque. Le cinéma Rex de Decize est géré par le Rex de Nevers (dirigé par l’abbé Bonin).M. Elie Poulard est nommé projectionniste et responsable de la salle. Le Rex joue six jours sur sept, avec deux séances le jeudi et trois le samedi. Dans les années 1970 s’ajoutent un Ciné-Club et quelques séances de Connaissances du Monde.

            La fréquentation hebdomadaire moyenne est de 300 à 400 spectateurs. Le maximum est de 1200 spectateurs. Les grands succès sont Ben Hur, Les Raisins de la Colère, Quand passent les cigognes, La Belle des Belles, Mon Oncle, Le Roi de cœur, La Grande Illusion, Il était une fois dans l’Ouest, King-Kong, Diabolo-Menthe… [4]

            Le Rex n’a plus de concurrent car le Mondial a fermé en 1969.

 

            Le 26 juin 1977, une association nommée l’AGECIREX est fondée à Decize dans le but de relancer la fréquentation du cinéma - concurrencé par la télévision - et de moderniser la salle. La commune de Decize participe au financement. Au programme de la saison 1978-1979, il y a des succès récents : Le Crabe-Tambour, La Fièvre du samedi soir, L’Amour violé…

            Le samedi 24 et le dimanche 25 novembre 1979, on joue le film Hair. Pour la semaine suivante, le projectionniste avait prévu La Tour infernale

 

            L’INCENDIE

 

            « Le cinéma de Decize entièrement détruit par un incendie. Le feu s’est communiqué à un entrepôt voisin. Les dégâts sont considérables.

            Dans la nuit de mercredi [28] à jeudi [29 novembre 1979], un incendie d’une rare violence éclatait à Decize. Lorsque les trois coups de la sirène retentirent sur la ville endormie, vers 1 h 30 du matin, le sinistre avait déjà pris des proportions très inquiétantes.

            Dans un bâtiment du Couvent des Minimes, le cinéma Rex était la proie des flammes, et déjà plus rien ne pouvait être fait pour le sauver lorsque l’alerte fut donnée.

            Le cinéma Rex était installé dans l’ancienne église du Couvent des Minimes qui avait été refaite au XVIIe siècle. Ce bâtiment très imposant bénéficiait d’une formidable charpente en châtaignier, véritable œuvre d’art en elle-même.

            C’est non seulement l’unique salle de cinéma de Decize qui disparaît mais, avec elle, un ouvrage d’art.

            De tout cela il ne reste que les murs et encore l’immense pignon triangulaire a beaucoup souffert et se trouve lézardé. L’accès aux alentours en est d’ailleurs interdit au public. Les flammes n’ont rien épargné, sauf les deux films qui se trouvaient dans la salle de projection. Dans les sièges, dans le plancher, le plafond et la charpente, le feu a trouvé un combustible idéal. Fort heureusement, ce sinistre n’a fait aucune victime.

            Le cinéma se trouve situé au sommet du rocher où se regroupe la vieille ville, dans un très dense amoncellement de maisons accolées, et surplombe toutes les rues de la proche agglomération. Le brasier était immense et libérait de très nombreuses escarbilles incandescentes qui, projetées dans les airs, étaient emmenées au gré du vent. Vers 1 h 45, on circulait en ville sur de multiples braises.

            Malgré l’exiguïté des lieux d’opération et les difficultés d’accès, les hommes du lieutenant Jacquelin, qui commande le corps des sapeurs-pompiers de Decize, furent opérationnels en un temps record.

            Dès son arrivée, le lieutenant Jacquelin prenait l’heureuse initiative de mettre en batterie cinq grosses lances mais le sinistre était tel qu’on ne pouvait espérer sauver le bâtiment et tout espoir fut perdu lorsque la charpente s’écrasa dans un bruit lugubre.

            Pendant que l’incendie commençait à gagner la tour du couvent, une énorme poutre incandescente tombait chez M. Jean-Claude Doidy, le voisin le plus proche, dont le dépôt de perruques, cosmétiques et fournitures pour coiffeurs était à son tour victime des flammes. Dans les produits alcoolisés et les bombes aérosols, le feu fit à nouveau des ravages.

            M. Doidy estime son préjudice, à première vue, à 25 millions d’anciens francs. Il venait de terminer cette installation.

            Le Couvent des Minimes, en réfection depuis plusieurs mois, aurait pu, lui aussi, être détruit en entier. En effet, le feu s’est arrêté à quelques mètres seulement d’un plancher d’un autre corps de bâtiment tout aussi important.

 

            Dans ce cas, l’incendie du couvent aurait été général et se serait communiqué à tout le centre-ville qui aurait été détruit comme il le fut déjà en 1554 [5].           

            Pour l’AGECIREX, l’association qui était responsable du cinéma Rex, et son gérant, M. Elie Poulard, les pertes sont extrêmement lourdes. Toute la salle avait été refaite, y compris les fauteuils et le plancher, il y a environ un an.

            Pour la municipalité qui est propriétaire du bâtiment, les dégâts s’élèvent à de nombreuses dizaines de millions d’anciens francs.

            La dernière projection avait eu lieu dimanche dernier. En quittant les lieux, le personnel a, comme à chaque fois, coupé le disjoncteur. L’hypothèse d’un court-circuit semble donc écartée.

            La brigade de gendarmerie enquête actuellement sur les causes de ce sinistre très important [6]. » 

 

            Une commission composée du maire, M. Théodore Gérard, de M. Lamy, chef des services techniques, de M. René Volut, adjoint au maire, de M. Poulard, gérant du cinéma, de l’architecte des Monuments Historiques et de plusieurs experts des assurances, visite les lieux le 5 décembre : l‘installation de la cabine de projection est hors de cause, elle obéit aux normes de sécurité. Un échafaudage tubulaire renforce provisoirement le pignon et l’accès à la petite place est interdit aux piétons et aux véhicules [7].

            Et, dernier hasard du calendrier, le vendredi 7 décembre, la presse annonce que l’association 58-Century-Fox, animée par le cinéphile Daniel Fallet, prépare un reportage sur Decize…

 

            Après l’incendie, les locaux des Minimes, abandonnés depuis la fermeture de l’école, en 1967, sont ouverts à tous les vents, donc promis au pillage et aux dégradations... Une décision urgente doit être prise par la municipalité de Decize, afin de restaurer l’ancien couvent et lui donner une nouvelle vie.

 

 

 RETOUR

 



[1] Soixante ans plus tard, la troupe scolaire du Collège, dirigée par MM. Soudan et Reveneau, triomphe avec une autre Jeanne d’Arc, L’Alouette de Jean Anouilh.

[2] Le Journal de la Nièvre, 19 février 1904.

[3] Publicité parue dans la revue paroissiale Tous Frères à Decize et Saint-Léger, n°3, avril 1937.

[4] Renseignements fournis par M. Elie Poulard.

[5] Erreur du rédacteur de l’article : le feu qui ravagea Decize s’est produit le 15 septembre 1559.

[6] Article de Christian Charriot, Le Journal du Centre, 30 novembre 1979, page 2 ; même article dans La Montagne du même jour avec le titre : Decize : on a frôlé la catastrophe.

[7] Le Journal du Centre et La Montagne des 1er et 6 décembre 1979.