DIVERSES UTILISATIONS DES MINIMES JUSQU'EN 1855

 

            La transmission de la propriété jusqu'en 1859.

            Claude-Marie Raboué meurt à Decize le 6 octobre 1830. Il laisse une fortune considérable, estimée à 225418 francs, deux maisons dans la Grand' Rue (n° 126 et n° 130, près du marché), les domaines de La Croix à Saint-Germain et Briet à Cercy-la-Tour, de nombreuses vignes et des bois. Ses héritières sont sa veuve, née Marie Henry, et ses deux filles. La première fille, Jeanne-Marie, a épousé Charles Constance Hanoteau, inspecteur de la navigation [6]. La seconde, Charlotte, s'est mariée avec le médecin Philibert Dominique Doumic.

            Le 22 mai 1832, Marie Henry, veuve Raboué, décide l'abandon et le partage anticipé de ses biens. Devant maître Edmond Decray, elle énumère les 25 articles qui constituent la fortune laissée par son époux. Jeanne Marie Raboué et Charles Constance Hanoteau reçoivent, entre autres legs,  l'article 4 : l'ancien couvent et l'église des Minimes, cour et jardin en dépendant. Cet article est estimé 21000 francs.

            Le 27 octobre 1859, un partage par devant maître Gabriel Breton a lieu entre les deux fils de Jeanne Marie Raboué et de feu Charles Constance Hanoteau : le chef de bataillon du génie (et futur général) Louis Joseph Adolphe Hanoteau, et son frère, le peintre Hector Hanoteau. C'est le militaire qui hérite du clos des Minimes. Il n'en profite pas, étant alors commandant du cercle de Draâ-el-Mizan (Algérie). C'est sans doute cela qui précipite la vente à la Société Notre-Dame des Minimes, une vente qui interviendra l'année suivante.

 

            Le café Bellevue.

            Depuis leur vente à Claude-Marie Raboué, la majeure partie des locaux était louée. Des logements avaient été aménagés dans les étages. Au rez-de-chaussée, les deux grandes salles qui avaient auparavant servi de salle d'audience et de greffe du tribunal, ont été décorées en stuc et ont abrité le café Bellevue. Cette décoration mêle des faisceaux d'armes, bien dans le goût de l'époque, des motifs fantaisistes et un ensemble d'outils (qui peuvent également être interprétés comme des symboles maçonniques [7]).

            Ce café a été le lieu de rencontre à la mode de la bourgeoisie decizoise, du moins pendant quelques années. Puis il a périclité. Un visiteur, l'industriel Hippolyte Guérin en fait une description assez critique :

                                                "Au faîte aigu d'une ruelle à pic,

                                    J'avise un grand couvent décoré d'une enseigne,

                                    Où je lis (excusez si l'orthographe en saigne !)                

                                    Peint en cinq lettres d'or amorçant le public,

                                                Le mot CAFFE... Voilà ce qui révèle,

                                    De par saint Guttemberg et sa presse immortelle,

                                    L'art compris largement et non pas ric-à-ric !

                                    Par la marche essoufflé, car la pente était rude,

                                                J'y cherche un port. Dieux ! quelle solitude !!

                                    Pas un chat ! sauf un chien, hypocrite et félon,

                                                Qui vient me flairer au talon,

                                    Et dont les aboîments font surgir de son bouge

                                    Une antique Baucis, aux crins blancs, au nez rouge,

                                    Laquelle me demande assez hargneusement

                                                Ce que je veux présentement ?

                                    _ "Prendre une demi-tasse avec un petit verre ;

                                    "Vite et chaud, la maman ! _ Monsieur, dit la commère

                                                "Ici nous avons en effet

                                                "Café, billard, estaminet,

                                    "Où vous pourriez entrer sans certaine anicroche :

                                    "C'est que pour son vignoble, un excellent terroir,

                                    "Le bourgeois en vendange est parti d'hier soir,

                                                "Et qu'il a les clés dans sa poche.

 

                                    _ "Bien obligé, la vieille, et parfaite santé !"

                                    Corbleu ! fis-je à part moi, me voilà bien planté !...

                                    Où diriger mes pas ?... Allons ! sur ces décombres

                                    Gisant autour de moi silencieux et sombres,

                                    Rimaillons un moment, en toute liberté

                                    D'estomac et d'esprit... mon temps n'est pas compté.

                                    Vains efforts, pour tirer de ces mornes ruines,

                                    Ces prompts enivrements, ces secousses divines,

                                                Galvanisme heureux des beaux-arts !

                                    Je n'en vis rien sortir que les fiévreuses mines

                                    De quelques habitants vagabonds ou musards,

                                    Cachés dans ces vieux murs, dont ils sont les lézards."

 

 

 

            Ce visiteur consterné, Hippolyte Guérin, est né à Litteau, près de Saint-Lô, le 5 mai 1797. Homme d'affaires, gérant des hauts-fourneaux de Montluçon, il a vécu plus de vingt ans dans le Nivernais. Il est mort le 19 décembre 1861.

            Ce chef d'entreprise était aussi un poète. "Quiconque eût fouillé certains cartons de l'industriel eût trouvé autre chose que des chiffres. Que de vers de toutes tailles et de tout rythme commis dans le silence des nuits à l'heure où dorment les honnêtes gens et où ne veillent que les coupables !" [8]

            Parmi les oeuvres de Guérin, les Niverniennes et les Légendes ont été inspirées à l'auteur par divers aspects de la vie en Nivernais ou des événements de la vie locale : La Poêle à frire, Le Castor et le sanglier, Le Hibou, le coq et les poules sont des fables rurales ; les Mélodies sont de style romantique ; Le Dernier tombeau est un hommage au préfet Badouix. Le Voyage à Decize est un texte satirique dédié à un de ses amis, Amédée du Leyris. Il a été publié en 1842 [9].

 

            Magdeleine Herminie Colin de Serzat [10].

            Charles Constance Hanoteau, inspecteur de la navigation pour l'approvisionnement de Paris, est arrivé à Decize pendant les dernières années du Premier Empire. A la même époque, Jean-Baptiste Colin, receveur des droits de la navigation, était logé dans l'ancien couvent des Minimes. Le 13 novembre 1809, Anne Fauret, son épouse, donnait le jour à une petite fille prénommée Magdeleine.

            Près d'un siècle plus tard, cette naissance tout à fait banale d'un enfant de fonctionnaire allait intriguer la municipalité de Decize, remuer les milieux judiciaires et académiques, et plus rarement récompenser de jeunes Decizois et Decizoises.

 

            Un legs inattendu [11].

            Le 18 février 1912, dans le Registre des Délibérations Municipales de Decize, figure la copie d'une lettre adressée au maire de Decize par le maire de Riom (Puy-de-Dôme) :

            C'est une partie du testament olographe reçu par Maître Château, notaire à Vichy, le 21 octobre 1905, de Madame Anne Herminie Hellénie Bernard, Veuve du Vicomte Emile Laurent Félix de Vaugelet, décédée à Gannat en février 1910.

            "Je lègue à l'Académie Française une somme de 25000 Francs qui sera placée en rente française à 3% après le prélèvement dont il sera parlé ci-après et dont le revenu servira à récompenser annuellement un enfant de 5 à 15 ans, fille ou garçon, né à Decize, qui se sera distingué par une action de courage, de dévouement ou à défaut par une conduite exemplaire ou méritoire. Ce prix portera le nom de Prix Magdelaine Herminie Colin de Serzat.

            Sur cette somme de 25000 Francs l'Académie Française prélèvera une somme suffisante pour faire placer une plaque sur l'ancien couvent des Minimes à Decize, où Madame Magdelaine Herminie Colin de Serzat, ma mère, est née le 13 novembre 1809, et fera placer dans une des salles de la Mairie de Decize un portrait de ma mère que je donnerai."

            Deux photographies de Madame Colin de Serzat ont été jointes à cette lettre.

           

            Depuis près d'un an, le conseil municipal de Decize a été saisi de ce projet. Personne ne connaît cette dame dans la ville, et jamais la plaque ne sera apposée, mais le legs est accepté par le conseil municipal [12].

 

            Une succession disputée.

            Un certain Marie Louis Gustave Bernard, cousin au quatrième degré de la défunte, et se présentant comme le légataire universel de Mme Bernard veuve de Vaugelet, intente un procès en nullité devant le tribunal civil de Gannat. En effet, Mme Bernard a laissé deux testaments contradictoires, l'un établi le 18 août 1890 et le second le 21 octobre 1905. En outre, de nombreux codicilles ont été ajoutés l'un après l'autre, en particulier une rente qui doit être versée à son chien.

            Il semble que la veuve de Vaugelet n'ait pas joui de toute sa raison pendant les dernières années de sa vie. Cette mystique, qui vivait dans ses rêves, avait une idée fixe, celle d'associer son nom à celui de M. Clémentel, maire de Riom, pour qui elle éprouvait une sorte de fascination.

            Le tribunal déboute M. Bernard, jugeant que son action est mal fondée, et il valide le second testament [13].

 

            L'Académie Française et les jeunes Decizois.

            Le jeudi 21 décembre 1911, les clauses du legs sont lues en séance à l'Académie Française, qui semble alors les avoir acceptées [14]. 

            L'année suivante, le nouveau maire de Decize, le docteur Régnier, lance un appel à candidature. Quiconque connaît un enfant méritant, né à Decize, âgé de 5 à 15 ans, est prié de le présenter à la mairie avant le 5 janvier 1913 ou, à défaut, d'envoyer une lettre [15].

            Le premier février 1914 et le 15 mars 1914, le registre mentionne deux lettres du maire de Riom, signalant qu'il a écrit au Secrétaire Perpétuel de l'Académie Française pour demander que soit respectée cette clause du legs Vaugelet et qu'il n'a reçu aucune réponse.

            Cependant, l'Académie n'a pas oublié. En décembre, le journal Paris-Centre annonce que le Prix de Vertu Colin de Serzat a été attribué pour la première année à Edouard Michel, un jeune Decizois [16].

            Le 17 novembre 1929, la municipalité de Decize s'intéresse à nouveau au legs Vaugelet. Le docteur Antoine Galvaing, maire de Decize, fait lecture, ce jour-là, d'une lettre que lui a transmise le secrétaire général de l'Institut. L'Académie Française est prête à accorder 700 francs à un jeune Decizois méritant (ou à une jeune fille), en application des conditions stipulées. Le secrétaire demande qu'un dossier lui soit transmis avant le 31 décembre 1929.

            Aucune autre mention de ce legs n'a été faite par la suite.

 

            Qui étaient les donatrices ?

            Acte de naissance de Mme Magdelaine Colin. (Registre des Naissances de Decize, Acte n°106, 1809) : "L'an mil huit cent neuf, le treize du mois de novembre, pardevant nous Guillaume Blondat de Levanges, maire officier de l'état-civil de la ville et commune de Decize, département de la Nièvre, est comparu le sieur Jean-Baptiste Colin, receveur des droits de la navigation, âgé de trente-cinq ans, demeurant en ladite commune, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin né ce jourd'huy à cinq heures du matin, de luy déclarant et de Anne Fauret son épouse, auquel enfant il a déclaré vouloir donner le prénom de Magdelaine."

            Les témoins sont : Blaise Alexandre Rollat la Rochelle, âgé de trente-quatre ans, propriétaire demeurant à Aigueperse, et Michel Conquis, notaire impérial, âgé de cinquante-quatre ans. Les témoins et le père ont signé avec le maire.

 

            Sa fille, Anne-Herminie-Hellénie Bernard est née à Moulins le 28 avril 1832 et elle est décédée à Gannat le 5 février 1910. Elle n'a pas de liens directs avec la ville de Riom, sinon l'amitié qu'elle portait à son maire Etienne Clémentel. Après le refus de ce dernier d'être son héritier, elle fit don de ses biens à la ville de Riom qui, pour la remercier, nomma l’une de ses rues Hellénie de Vaugelet. L'époux d'Hellénie, le vicomte Emile-Laurent-Félix de Vaugelet, s'était suicidé trois ans après son mariage. A sa propre mort, en 1910, elle fit porter sur sa tombe la date de son décès et le mot vierge [17].

           

            Plusieurs questions se posent :

- Pourquoi Mme de Vaugelet a-t-elle accordé une telle importance à la ville de Decize, où elle-même n'est pas née, au point de faire ce legs de 25000 Francs ?

- Pourquoi s'est-elle adressée à l'Académie Française, au lieu de transmettre ces 25000 Francs directement à la ville de Decize, ou indirectement par un notaire ?

- En 1929, la somme de 700 Francs a-t-elle été attribuée à un enfant méritant né dans la commune ? Qui ? Y a-t-il eu d'autres lauréats depuis cette époque ?

- Qu'est devenue la somme confiée à l'Académie Française ? A-t-elle été affectée à une autre oeuvre charitable ? A-t-elle été versée dans le budget général de l'Académie Française ?

- Maurice Genevoix, qui a été secrétaire perpétuel de l'Académie Française pendant plusieurs décennies, a-t-il eu connaissance de ce legs qui concernait sa ville natale ?

- La commune de Decize pourrait-elle envisager de relancer le Prix Colin de Serzat ?[18]

- Où se trouvent les portraits de Magdeleine Colin ?

 

RETOUR


[6]  Cf. Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque, IIe partie, chapitre XV, p. 113-114.

[7]  Aucun document ne prouve qu'il y ait eu une loge maçonnique à Decize au XIXe siècle. Le propriétaire du Café Bellevue était peut-être influencé par les représentations symboliques du compagnonnage.

[8]  Gautron du Coudray, Hippolyte Guérin de Litteau, un poète oublié, chantre du Nivernais, Plaquette, Edition de la Revue du Centre, Paris/Nevers. B.M. Nevers.

[9]   Les Niverniennes, Mélange 1842, B.M. de Nevers.

[10] Jean-Baptiste Colin s'était auto-anobli en ajoutant à son patronyme le nom d'un lieu-dit ou d'une ferme... de même que Guillaume Blondat de Levanges, Grenot du Pavillon ou Claude Robinot de Marcy, pour prendre quelques exemples decizois..

[11]  Cf. Decize et son canton au XIXe siècle et à la Belle Epoque, IVe partie, 1912, p. 357-358.

[12]  La Tribune Républicaine, 24 janvier et Le Nivernais, 29 janvier 1911.

[13]  Le Nivernais, 4 et 11 juin 1911.

[14]  Le Nivernais, 24 décembre 1911.

[15]  Le Nivernais, 29 décembre 1912.

[16]  Paris-Centre, 21 décembre 1914.

[17]  Information communiquée par Mme Francine Mallot, archiviste de la ville de Riom.

[18]  J'ai adressé une lettre à la responsable des Archives de l'Académie Française. Cette lettre est restée sans réponse. J'espère trouver d'autres traces du legs de Vaugelet à la Bibliothèque de l'Institut ou aux Archives de l'Académie Française, deux organismes qui m'ont très bien accueilli lors de la préparation de ma thèse.